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Mai 68 : le désordre qui n'en finit pas
Dossier Mai 68
Thibaud Collin

Source : La Nef n°193 de mai 2008
Il ne s’agit pas, quarante ans après, de revenir pour la énième fois sur le récit des événements. Ni de peser les différentes raisons d’un phénomène non seulement français mais bel et bien mondial. Cette révolte de la jeunesse ne peut certainement pas être comprise de la même manière à Prague et à Berkeley, à Varsovie et à Rome. Le contexte international n’est certes pas à négliger, de la guerre du Vietnam à la révolution culturelle chinoise, c’est-à-dire le refus de l’alternative entre l’Amérique et l’URSS. Il ne s’agit cependant pas ici de comprendre 68 pour lui-même ; plutôt de lire, à travers 68, les questions que cet événement nous pose encore aujourd’hui. En quoi révèle-t-il un trait essentiel de notre temps ? Plus précisément, en quoi manifeste-t-il la crise de la société dans laquelle nous sommes encore ?

L’ennui, crise de l’espérance

Le 25 mars 1968, le journaliste politique Pierre Viansson-Ponté publie dans Le Monde un article, devenu rétroactivement fameux, intitulé Quand la France s’ennuie… Il peut être pris comme point de départ d’un diagnostic spirituel de la société française, enfin en paix, face à sa modernisation. Qu’est-ce que la paix si elle se paye d’un sentiment de vanité voire de vacuité ? Cette question est d’autant plus cruciale lorsqu’on est jeune. Et en 68, il y a beaucoup de jeunes.

« La jeunesse s’ennuie, affirme le journaliste. Les étudiants manifestent, bougent, se battent en Espagne, en Italie, en Belgique, etc. Ils ont l’impression qu’ils ont des conquêtes à entreprendre, une protestation à faire entendre, au moins un sentiment de l’absurde à opposer à l’absurdité. Les étudiants français se préoccupent de savoir si les filles de Nanterre et d’Antony pourront accéder librement aux chambres des garçons, conception malgré tout limitée des droits de l’homme. […] Les empoignades, les homélies et les apostrophes des hommes politiques de tout bord paraissent à tous ces jeunes, au mieux plutôt comiques, au pis tout à fait inutiles, presque toujours incompréhensibles. Heureusement, la télévision est là pour détourner l’attention ».

Portrait saisissant d’une société qui n’a rien à offrir de grand à sa jeunesse, d’une société qui semble avoir perdu elle-même le sens de la finalité de la vie humaine. Pour le dire autrement, De Gaulle à contre-emploi : l’homme « providentiel » de 40 ou de 58 ne s’ennuie-t-il pas lui aussi ? La modernisation économique a engendré un progrès de la rationalité instrumentale et de l’efficacité. « L’effort et la discipline », vertus auxquelles Pompidou renvoie les étudiants lors de son discours à l’Assemblée au plus fort de la crise, n’ont-ils, somme toute, pour finalité que l’enrichissement et une vie confortable ? Il ne faut pas, en effet, sous-estimer, sous la logorrhée gaucho-marxisante de ces semaines, la réelle protestation de la jeunesse face à un modèle social qui lui apparaît, à l’aune d’un authentique mais confus désir de grandeur, petit-bourgeois. 68 ou le divertissement d’une jeunesse à qui les adultes n’ont pas transmis des raisons assez nobles d’espérer, d’une jeunesse qui récuse ce que le monde adulte lui transmet pour étancher sa soif.

La jouissance contre l’effort et la discipline

Ainsi quelques semaines avant les barricades, un « livre blanc sur la jeunesse » voulu par le tout nouveau ministre de la Jeunesse et des Sports, François Missofle, conclut en affirmant que « le jeune français songe à se marier de bonne heure. Son objectif n°1 est la réussite professionnelle. Il s’intéresse à tous les grands problèmes, mais il ne demande pas à entrer plus tôt dans la vie politique. Il ne croit pas à une guerre prochaine et pense que l’avenir dépendra surtout de l’efficacité industrielle et de l’ordre intérieur. » Beau symbole d’un aveuglement de l’appareil bureaucratique projetant sur la jeunesse les valeurs qui l’animent. 68 ou le révélateur de l’impuissance de la 
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