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Céline : apocalypse, âme et musique
Maxence Caron

Source : La Nef n°192 d'avril 2008
« En chacun délivrer l’artiste ! lui rendre la clef du ciel ! » À l’occasion de la réédition du Cahier de l’Herne qui lui a été consacré, relecture du maudit comme d’un mystique.

par Maxence Caron
Naguère gisait une terre qui sans être plus grand-chose était encore chose. L’intelligence y fleurissait à titre d’exception mais y fleurissait tout de même, nonobstant qu’on y eût occis par raide errance les conditions d’émergence du grand écrivain. Il y avait des auteurs, certaines personnes les lisaient, d’autres écrivaient sur eux, et parfois fort bien. C’était avant que le rienisme n’élût officine dans les cervelles qui en avaient fait le gavé protecteur de leur paresseuse avidité. En France, « cette nation femelle, toujours bonne à tourner morue », en France, puisque c’est de cette ancienne nation intellectuelle qu’il est question, il y eut Céline, et il y eut aussi les rares lecteurs qui, comme Dominique de Roux, firent honneur à leur pays en reconnaissant l’œuvre entier de l’immense écrivain et en lui consacrant un double volume d’études (1).
Peut-on faire porter à Céline les sirupeuses hargnes d’un pays qui ne s’aime ni comprend, et qui a fait méthodique profession de passer à côté de soi-même ? Laissera-t-on libre enfin de toute cette confortable ignorance ce seigneur de nos écrivains, libre de manifester quel propre génie s’est exprimé en son œuvre complexe ? C’est ce que tentèrent à leur mesure, c’est-à-dire en temps réel, les contributeurs du bel ouvrage qui reparaît. Laissons, nous aussi, Céline échapper aux âneries stridemment jaculées par les bouches contemporaines dont le conformisme béat vis-à-vis de tout ce qui se pense aujourd’hui laisse amplement supposer qu’elles auraient en temps voulu chanté les louanges de Vichy – ce que Céline ne fit guère. Les Français sont « bons comme l’aloyau, dans la boutique conformiste ». Disons donc plutôt le fond inconnu d’une œuvre grande.
Céline oppose une civilisation qui « élève, qui crée des hommes ailés, des âmes qui dansent », à la « fabrique des rampants qui s’intéressent plus qu’à quatre pattes, de bouftiffes en égouts secrets, de boîtes à ordures en eaux grasses » ; il oppose « la musique, l’enchantement, la gaîté, la fontaine des plus hautes féeries » à « la grouillerie des brutes d’achat ».

Son âme, sa musique


Il a su se laisser voir l’âge d’une civilisation morte, cet âge toujours déjà trop vieux car voué depuis toujours à la médiocrité, l’âge publique, sans pudeur, l’âge sans finesse et sans légèreté, l’âge publicitaire, l’âge où « le cul est la petite mine d’or du pauvre », l’âge sans art véritable ni véridique, l’âge de la « colique des sensations », des « cent mille mensonges radoteux », l’âge naissant vieux, l’âge naissant menaçant, et qui n’a « plus beaucoup de musique en soi pour faire danser la vie ». Une ère d’apocalypse s’ouvre, mais « la vérité personne n’en veut ». « Nous crevons d’être sans légende, sans mystère, sans grandeur. Les cieux nous vomissent. Nous périssons d’arrière-boutique ».
Nous parvenons simplement au terme du processus révolutionnaire, à la fin de l’illusion démocratique, l’ère où l’immanentisme triomphe tout en se vomissant : « Apôtres du mieux-vivre, la meute va vous bouffer, vous d’abord. Vous êtes au bout de votre rouleau des promesses. 150 années de paroles ! Vous n’y couperez pas. Il ne reste plus rien de chiable dans votre boutique que vous-mêmes. Vous qui pendant 150 ans n’avez cessé de lyriser la mécanique, les droits du peuple, la muflerie, la matière, l’arrivisme et la merde, vous allez être servis merveilleusement ! Vous vous êtes promis aux chiots révolutionnaires vous-mêmes. Exorbités, aberrants, pontifiants, cafouilleux cancres vous avez commis au départ l’erreur capitale, inexpiable, vous avez misé sur la tripe. La tripe c’est toujours une erreur de la porter au pavois. Toutes les dialectiques sophistiqueries matérialistes ne sont que tout 
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