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L’alouette et l’hirondelle
Contre culture
Jacques de Guillebon

Source : La Nef n°192 d'avril 2008
Deux voix profondes, l’une qui généralement s’écrit et se lit, l’autre qui plus souvent se déploie et résonne dans les prétoires ; l’un est né poète, l’autre devenu orateur. Deux destinées en apparence lointaines, tricotées et déroulées en des lieux différents, à travers des causes parfois opposées, ou au moins sans mesure commune, mais deux destinées qui aujourd’hui se conjoignent dans un semblable amour de la France, qui se dit dans l’assomption des mots de la langue d’une patrie (presque) perdue. Si Richard Millet et Jacques Trémolet de Villers nous donnent dans un même moment deux livres aux apparences peu cousines (1), il devient pourtant rapidement certain à la lecture qu’ils nous sont venus comme une moisson aux épis variés de la même terre.
Millet, le premier, dans L’opprobre, un ouvrage qu’il qualifie d’« essai de démonologie », règle non pas des comptes avec les fâcheux qui l’attaquèrent pour son précédent livre – il a autre chose à faire, qui s’appelle le style –, mais règle son compte à une société politico-littéraire que meut l’acrimonie du grabataire. En une série majestueuse d’apophtegmes, il dit comment « la dimension profane du monde a très tôt fait de (lui) un exilé ». Il dit comment, depuis la mort de la terre charnelle et de ses parfums particuliers, lui le fils de la Corrèze et du Proche-Orient, est devenu ressortissant des deux grandes nations non encore tombées que sont la littérature et la prière, et comment pour les voir à leur tour attaquées il a pris les armes. Déjà on l’a traité de fou. Ce qui lui viendra du monde après ce livre sera bien pire. Le silence de Gethsémani ou le claquement du peloton, au choix. Mais qu’importe, prévient-il, « je continue à parler, à déployer la phrase française telle qu’elle m’a empêché de sombrer dans l’animalité multiculturelle ».

Deux voix profondes qui se mêlent

Le second, avocat de renom, publie, rassemblées en une belle gerbe, les chroniques qu’il donne hebdomadairement au journal Présent. Y défilent les images d’une année, images politiques ou religieuses, instantanés d’une époque sur quoi la hauteur spirituelle de qui les rédigea fait descendre déjà la fantastique musique de l’éternité. On y apprend la geste à venir d’un prince qui se veut le serviteur du seul Prince. On y comprend que derrière le masque politique du discours se déroule et se noue le destin d’un peuple, dans sa culture, dans sa langue et dans ses coutumes.
Quand ils volent, ces deux auteurs ne sont-ils pas, comme chez le poète, deux oiseaux au-dessus de la même terre quoique de race et de trempe différentes : pareil à l’alouette, le premier s’arrache à la glèbe pour monter vers des cieux rêvés qu’il convoque de toute la puissance de son chant ; et le second, proche en cela de l’hirondelle, si les nuées se font un peu lourdes au-dessus des têtes, depuis les éthers redescend vers le sol immeuble, accrochés à quoi ne vacillent pas les hommes d’honneur ?
Et, quant à tout ce qui les sépare, morale, conception de la littérature ou amitiés électives, « quand les blés sont sous la grêle / Fou qui fait le délicat / Fou qui songe à ses querelles / Au cœur du commun combat ».
Ainsi de deux voix profondes qui se mêlent « pour qu’à la saison nouvelle / Mûrisse un raisin muscat ».

(1) L’opprobre, de Richard Millet, Gallimard, 2008, 188 pages, 11,50 e ; Regards (2006-2007), de Jacques Trémolet de Villers, Éditions de Paris, 2008, 202 pages, 18 euros