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Taizé, clé de l’histoire religieuse du xxe siècle ?
Jacques Bordelais

Source : La Nef n°194 de juin 2008
Yves Chiron vient de publier une biographie plaisante à lire et fort bien documentée de
frère Roger Schütz (1915-2005), le fondateur de Taizé assassiné peu après l’élection de Benoît XVI (1). Présentation d’un personnage et d’une œuvre qui ont marqué leur temps.


« Il est impossible de retourner à Rome parce que Rome ne s’est pas réformée » déclarait en 1948 Frère Roger Schütz, le fondateur et « prieur » de Taizé, la célèbre communauté monastique réformée. Or, lors des obsèques de Jean Paul II, le même frère Roger étonnait beaucoup de catholiques, et d’autres, en recevant publiquement la sainte communion des mains du cardinal Ratzinger. À commencer par le Cardinal Barbarin. Celui-ci, qui aime les situations claires, posa donc la question de sa conversion. Il lui fut répondu officiellement que « Frère Roger Schütz [était] formellement catholique ». Admirons le « formellement », qui peut se comprendre de différentes façons.
C’est Max Thurian son fidèle second, lui-même converti et devenu prêtre catholique, qui donne la clef de cette communion : « Avec [Paul VI], la conviction s’est précisée en moi que tout l’apport positif de la Réforme avait été assumé dans la foi catholique par le concile Vatican II, avec toutes les corrections nécessaires ».
Le livre d’Yves Chiron est parfaitement informé et objectif. Il souligne la si forte vocation monastique, le grand sens de l’Eucharistie, de la Tradition et de l’Église de Frère Roger et de ses disciples. Quand on connaît les précédents de ce genre, de Newman au Père Bouyer, on pouvait imaginer que leur rentrée dans l’Église catholique, avec l’aide de Dieu, était plus que prévisible.
Mais l’histoire de Taizé est bien autre chose. Roger Schütz, outre sa foi et sa piété indiscutables, avait un charisme, ou un charme, extraordinaire qui fascina tous ses interlocuteurs. Évêques, nonces, cardinaux et papes, catholiques, orthodoxes, agnostiques, de Roncalli à Ottaviani, de Tisserand à Mitterrand, d’Athénagoras à Desmond Tutu, et de Pie XII à Jean-Paul II. « Il est droit, il est direct, il me parle avec l’acier des yeux » écrivait un Jean Guitton… Seuls les réformés, du début à la fin, ont toujours été plus que réservés.
Taizé et son fondateur ont joué un rôle essentiel dans deux grands événements de la seconde moitié du xxe siècle : le déroulement du second Concile du Vatican et la révolution liturgique.

Influence sur le Concile

Tout a commencé avec des rencontres préliminaires évêques-pasteurs, puis la « représentation permanente de Taizé à Rome », qui a joué un rôle central dans le retournement du Concile. Dès l’ouverture, presque tous les jours, dans l’appartement de la via del Plebiscito, une noria incessante d’évêques et de cardinaux venaient entendre les commentaires, les critiques, les encouragements, on n’ose écrire les orientations de Taizé. Les prélats allemands, français et néerlandais, les plus obnubilés par le rapprochement avec les protestants, étaient les plus assidus. Et Max Thurian faisait officiellement son débriefing à Saint-Louis des Français !
L’histoire exhaustive et vraiment objective de ce Concile reste à écrire, mais il est maintenant évident que l’influence des frères Roger Schütz et Max Thurian a été importante. Ils ont contribué, par exemple, à ce que le schéma sur la Sainte Vierge ne soit pas l’objet d’un texte indépendant. Néanmoins, le nouveau pape à peine élu, Paul VI, tenait à ce schéma sur la Vierge qui a finalement été inclus dans la Constitution dogmatique sur l’Église, Lumen gentium. Le jour de clôture de la troisième cession, Paul VI créa même la surprise en attribuant à Marie le titre de « Mère de l’Église », ce qui fit dire aux progressistes hollandais proches des protestants qu’ils venaient de vivre la « semaine noire » du Concile (le pape venait également d’ajouter à Lumen gentium la Nota explicativa praevia sur la collégialité qui en donnait une interprétation limitative). 
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