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« L’Église est écologiste »
Patrice de Plunkett
Journaliste, Ecrivain
Source :
La Nef n°194 de juin 2008
Enfin ! a-t-on envie de s’exclamer, à la lecture
du dernier ouvrage de Patrice de Plunkett. Enfin, contre tous les préjugés, ceux des chrétiens et
ceux des anti-chrétiens, une récapitulation de la Révélation et de la Tradition comme ouverture
à une écologie intégrale. Lisez.
La Nef – Y a-t-il selon vous une « urgence » écologique aujourd’hui ? Comment y voir clair entre le catastrophisme des uns et l’indifférence des autres, qui minimise cette urgence ?
Patrice de Plunkett – L’Église, les climatologues et les écologistes constatent que la surexploitation industrielle menace l’atmosphère, la biosphère et l’humanité. Quelle est la cause de ce problème ? L’activité humaine en soi ? Non ! Mais un phénomène sans précédent : la Terre livrée au bulldozer de l’économie globale, que pilote le seul profit. C’est lui qui saccage la planète. Lorsque Benoît XVI appelle à empêcher une « dégradation irréversible » de l’environnement, l’accuse-t-on de catastrophisme ? Ce serait une erreur de perspective. Certains catholiques la commettraient peut-être, mais ils n’écoutent pas trop le pape lorsqu’il parle d’autre chose que de la morale. Ils n’ont pas encore conscience du péril planétaire, ni de ses causes. C’est pour eux que j’ai voulu faire le point sur ces problèmes.
Pourriez-vous préciser : l’Église serait-elle écologiste ?
L’Église est écologiste ! Jean-Paul II a lancé une série de messages verts fracassants, notamment celui du 1er janvier 1990. Benoît XVI va dans le même sens. En 2007, par exemple, il déclarait que « l’écologie naturelle » et « l’écologie humaine » doivent lutter contre « une conception inhumaine du développement »… Rome et les épiscopats ne cessent d’agir pour l’écologie. Ainsi, pendant l’été 2008, le Saint-Siège aura un pavillon à l’exposition L’eau et le développement durable (à Saragosse). Il y a de solides raisons religieuses à cela. Ne pas s’engager sur ce terrain serait contraire à la foi. Prétendre que l’homme n’est coupable de rien, idolâtrer le profit sans frein et la « croissance » illimitée, ne serait pas une attitude chrétienne. Le Compendium de la doctrine sociale consacre un chapitre à l’environnement : chacun peut le consulter sur le Web, au lieu de prêter l’oreille à la vieille propagande anti-écologique des think tanks bushiens financés par Exxon.
Ce que rabâchent les négationnistes climatiques est d’ailleurs inexact aussi sur le plan scientifique : c’est une pure désinformation, dénoncée aujourd’hui par la presse américaine elle-même (j’explique tout ça dans le livre).
« Écologie » est un mot qui est pour beaucoup la façade d’une idéologie de gauche… L’écologie a-t-elle une couleur politique ?
Le saccage de la planète ayant des causes économiques, seul le politique peut faire contrepoids ! L’écologie est donc politique par nature. C’est même le creuset d’une nouvelle conception du politique : l’écologie contre l’économisme... Une véritable écologie politique, ce n’est pas mettre l’écologie au service de la politique (comme Voynet & Cie). Au contraire ! C’est réinventer le politique pour le mettre au service de l’écologie, qui est un art d’habiter la Terre et le temps – et une antithèse du système ultralibéral, réducteur, mutilant : un univers régi par l’activité financière et la surenchère du profit, au détriment de l’essentiel.
L’écologie est-elle « de gauche » ? Cette question n’a plus de sens en 2008. Nous vivons sous la sujétion d’une économie-monde qui vassalise indifféremment la « droite » et la « gauche ». Croire encore à l’affrontement d’une gauche et d’une droite, ce serait dater du siècle dernier. (Et encore ! En 1900, le duc d’Orléans ironisait déjà sur la droite : « Conservateur est un mot qui commence mal », disait-il).
Dans votre livre, vous réglez son compte à l’imposture qui fait du christianisme le principal responsable de la destruction de la planète : pourriez-vous nous résumer votre argumentation ?
C’est plutôt une « exploration ». Partant de la rumeur anti-Bible qui court les rues depuis quarante ans, il fallait aller voir à la racine du problème. Les fameux versets de la Genèse ont-ils réellement pollué la « civilisation occidentale » et permis le saccage de la Terre ? Dire que le Créateur a fait l’homme à son image, est-ce permettre à l’homme d’abuser de la Création ? Pour le savoir, mon livre commence par examiner l’Ecriture et l’histoire... Et l’on découvre que les biblophobes nous mystifiaient : le message de la Bible n’est pas ce qu’ils prétendaient. C’est même l’inverse. Ce qui jaillit des deux Alliances, c’est l’esprit profond de l’écologie. Selon la Torah, l’homme est le berger et le prêtre de la Création. Selon Paul, l’homme est solidaire de la Création – qui entrera avec lui dans le Salut : « ciel nouveau et terre nouvelle », selon Jean ! Quant à la simple sensibilité envers la nature, elle imprègne les deux Testaments, du Cantique des cantiques aux paraboles de l’Évangile… Une sensibilité qu’on retrouve au Moyen Âge chrétien, mais que les Lumières voudront éradiquer.
En effet, le saccage de la planète sera rendu possible par le mécanicisme philosophique, père du libéralisme et déchristianisateur de l’Europe. D’où la tournure que prendront la révolution industrielle et le capitalisme bourgeois... Ce que l’on peut reprocher au catholicisme est de s’être laissé vaincre intellectuellement au xviiie siècle : s’ensuivirent ses aléas au xixe, entre résistances prophétiques et suivisme « conservateur ». Il faudra les tourmentes du xxe, et la douloureuse gestation de l’après-Vatican II, pour que l’Église se mette en position d’aborder les défis du xxie. Notamment celui de l’écologie.
Tout ceci est à expliquer aux écologistes, qui l’ignorent parce que… les chrétiens l’ignorent.
Y a-t-il une vision catholique de l’écologie ?
Oui, et d’une telle puissance que les catholiques devraient la faire connaître à tous ! Paul l’a semée dans ses épîtres : aux Romains, aux Ephésiens, aux Colossiens. Elle est déjà en germe dans les psaumes (« la terre a donné son fruit », Ps 66) : Jésus n’est pas seulement le fils de Marie, il est le fils de toute la Terre ! Le Créateur engendré par sa Création pour la récapituler en Lui : quoi de plus cosmique et de plus divin à la fois, sans confusion mais sans séparation ? Tant pis pour les christophobes compulsifs : si une pensée est « holistique » au vrai sens du terme (« kat’holon », « catholique », « selon la totalité »), c’est la pensée chrétienne.
L’écologie véritable est une pensée de la totalité : elle voit le monde comme un réseau d’interactions complémentaires et d’équilibres harmonieux, doté d’un « bien commun » qui est autre chose que la somme des intérêts particuliers. Cette hypothèse du Tout n’a rien d’antichrétien, contrairement à ce qu’on a trop répété. En revanche, elle est antidarwinienne puisqu’elle rejette le mythe, réductionniste, du struggle for life et de la sélection naturelle. L’écologie exclut cela, tout autant qu’elle exclut les fantasmes prométhéens.
En quoi le « matérialisme mercantile » véhiculé par le libéralisme triomphant s’oppose-t-il à l’écologie ?
« Matérialisme mercantile » est une expression catholique, forgée par Jean-Paul II. Elle désigne une idéologie qui rabat l’existence humaine sur la satisfaction de besoins, physiques ou psychiques, infusés au consommateur par le marketing de masse. Celui-ci fut inventé au xxe siècle pour permettre au capitalisme d’échapper à ses crises cycliques de surproduction. Le matérialisme mercantile appartient donc à la société consumériste, qui est le contraire d’une société sobre et d’un art de vivre naturel : donc le contraire de l’esprit écologique.
D’autre part, la consommation de masse fonctionne grâce à une machinerie destructrice de l’environnement : monocultures agro-industrielles dans le Sud au profit du Nord, frénésie de transports planétaires polluants (pour le seul fret aérien : 150 milliards de tonnes-kilomètres transportées en 2006), gaspillage des ressources naturelles, érosion de la biodiversité, fuite en avant dans le biotechnologique, nivellement des sociétés humaines et des civilisations, etc.
Contre cela, vous prônez une véritable « théologie de la libération » : qu’est-ce à dire ?
Dès 1986, le cardinal Ratzinger (qui venait de condamner le christo-marxisme) consacrait le dernier chapitre de son Instruction sur la liberté chrétienne et la libération à une théologie – véritable – de la libération. Il appelait à des « programmes d’action audacieux » pour « la libération socio-économique de millions d’hommes et de femmes dont la situation d’oppression économique, sociale et politique est intolérable ». Devenu Benoît XVI, il revenait à la charge. Ainsi, le 12 novembre 2006, il appelait à « éliminer les causes structurelles liées au système de gouvernement de l’économie mondiale, qui destine la majorité des ressources de la planète à une minorité de la population », et il appelait à « convertir le modèle de développement mondial » : « c’est ce qu’exigent désormais non seulement le scandale de la faim, mais également les urgences liées à l’environnement et à l’énergie… » Benoît XVI appelait aussi « toute personne et toute famille » à « faire quelque chose pour soulager la faim dans le monde en adoptant un style de vie et de consommation compatible avec la sauvegarde de la Création et avec les critères de justice envers ceux qui cultivent la terre dans tous les pays ». Exactement le langage de l’écologie radicale.
Répondre à cet appel, c’est voir que le social et l’écologique sont une même lutte de libération qui s’enracine dans l’Alliance avec Dieu. On peut donc à bon droit, et utilement, parler d’une « théologie de la libération » !
Propos recueillis par Christophe Geffroy
et Jacques de Guillebon