Écrivain, journaliste, éditeur (au Seuil), Jean-Claude Guillebaud a publié des essais qui ont fait date, comme La tyrannie du plaisir. Dans son dernier livre, Comment je suis redevenu chrétien, il explique son cheminement spirituel et intellectuel. Entretien.
La Nef — Dans Comment je suis redevenu chrétien, vous racontez l’itinéraire de votre conversion au christianisme, qui est d’abord intellectuelle, semble-t-il. Pouvez-vous revenir sur les figures contemporaines qui vous ont marqué dans ce sens ?
Jean-Claude Guillebaud – À partir du début des années 1980, quand je suis entré aux éditions du Seuil, je me suis lié avec certains auteurs qu’auparavant je lisais de loin, mais qui me sont devenus proches. Je songe à Jean-Marie Domenach, René Girard, Cornélius Castoriadis, Michel Serres, Maurice Bellet, Edgar Morin, Henri Atlan et quelques autres. Ils n’étaient pas tous croyants mais participaient de ce vaste mouvement intellectuel de la « pensée systémique », une nébuleuse de chercheurs à l’intérieur de laquelle les préoccupations spirituelles étaient bien présentes. Pendant plus de dix années, de colloque en colloque, je me suis familiarisé avec cette recherche transdisciplinaire. La pensée de René Girard était très présente, comme celle de Jean-Pierre Dupuy ou de l’anthropologue Louis Dumont, dont les travaux m’ont passionné. J’ai aussi fréquenté avec assiduité l’œuvre phénoménologique de Michel Henry, chrétien affirmé quant à lui, et aussi celle – plus énigmatique mais brûlante – de Pierre Legendre. Un peu plus tard, je me suis lié d’amitié avec le théologien Maurice Bellet. À cette époque, j’ai aussi renoué avec Jacques Ellul, juriste et théologien protestant, qui avait été mon professeur à la fac de droit de Bordeaux. Je l’ai publié au Seuil, notamment ce livre magnifique, La subversion du christianisme, sur lequel nous avons travaillé paragraphe par paragraphe.
Dans cette démarche intellectuelle, vous expliquez comment vous êtes revenu vers la foi en raison de la pertinence du message évangélique : en quoi ce message est-il pertinent précisément en notre époque où seule la science semble détenir la vérité et où le christianisme traîne encore dans certains milieux une image d’obscurantisme ?
Dès qu’on réfléchit un peu posément aux menaces nouvelles qui pèsent sur certaines « valeurs » contemporaines comme la définition de la personne humaine, l’égalité, l’espérance, l’incarnation, les principes de filiation et de transmission pour ne citer que quelques exemples, alors on s’aperçoit que le message évangélique a beaucoup à dire à leur sujet. Face aux barbaries contemporaines – notamment économique et technoscientifique –, il apparaît comme une contre-culture, une précieuse dissidence. Au fond, la modernité tout entière est un phénomène post-chrétien. Elle est simplement dans le déni, et refuse de reconnaître d’où elle vient.
En quoi, précisément, certains progrès réels de la modernité, loin de s’opposer au christianisme, en sont-ils issus ? Avez-vous des exemples ?
Les exemples crèvent les yeux, mais nous ne savons plus les voir. L’idée de progrès humain, d’amélioration du monde, par exemple, est incompréhensible sans référence à l’espérance chrétienne et à sa source originelle qui est le prophétisme juif. De la même façon, le concept d’égalité qui paraît si naturel à quiconque trouve son origine dans le monothéisme – les créatures humaines égales sous le regard d’un Dieu unique – et plus précisément dans l’Épître aux Galates de Paul. La liberté individuelle elle-même – qu’on tend à dévoyer en « individualisme » – est une invention chrétienne, si on peut dire. Elle n’existe pas dans les autres grandes civilisations, qu’elles soient chinoise, indienne ou précolombienne. Elle était étrangère aux Grecs et n’est pas reconnue par l’islam.
Le paradoxe est que la « souveraineté du moi » que la pensée