Recherche
 
 
Votre panier est vide

 
 
 
Pour recevoir régulièrement des nouvelles de La Nef, entrez votre courriel et validez
 
Lanef.net Archives de la Nef Grands entretiens
L'héritage impossible ?
Dossier Mai 68
Jean-Pierre Le Goff

Source : La Nef n°193 de mai 2008
Philosophe et sociologue, Jean-Pierre Le Goff enseigne à l’université de Paris I-CNRS. Il a publié en 1998 un livre qui a fait date sur le sujet : Mai 68 : l’héritage impossible (rééd. La Découverte, 2006) ; il est aussi l’auteur de La France morcelée (Gallimard-Folio, 2008) et a participé au dossier Mai 68 de la revue Le Débat (1).

La Nef – « Dépasser Mai 68, oui. L’effacer, non », dites-vous. D’une certaine manière, vous affirmez par là que quarante ans après les « événements », on est encore obligé de se situer par rapport à eux : n’est-ce pas leur accorder une importance excessive ?


Jean-Pierre Le Goff – Pour briser le mythe de mai 68, il faut resituer l’événement dans l’histoire. Mai 68 est inséparable du contexte de la modernisation de l’après-guerre : en une vingtaine d’années, la société a connu des bouleversements à un rythme des plus rapide. Le développement de la production, de la consommation, des loisirs… a entraîné de nouveaux modes de vie qui interpellent la tradition. La jeunesse scolarisée élevée dans ce nouveau contexte constitue la « plaque sensible » de cette contradiction entre passé et présent. Dans une période bien particulière, celle de l’expansion des Trente Glorieuses, le pays s’offre le luxe d’une pause. Une partie de la population s’interroge dans la confusion sur la vie dans cette nouvelle société en remettant en scène de façon imaginaire et cathartique tout un héritage révolutionnaire. En fait, mai-juin 68 fait apparaître au grand jour des aspirations et des contradictions qui étaient déjà présentes dans les années soixante et il est suivi très rapidement par un autre événement décisif : la fin des Trente Glorieuses. La conjugaison de la crise culturelle ouverte en Mai et de la fin des Trente Glorieuses, avec la montée du chômage de masse, ouvre une période historique particulièrement critique dont nous ne sommes pas sortis. Les journées de mai-juin 68 méritent donc d’être remises à leur juste place : elles sont un élément de la crise, mais ne sont pas seules en cause. La célébration nostalgique et surmédiatisée du « quarantième anniversaire » est symptomatique de l’incapacité du pays à sortir de cette crise, à affronter les nouveaux défis et à se projeter positivement dans l’avenir.

D’un mouvement de la jeunesse contre une certaine morale, on a donné plus tard une interprétation profondément politique : cela vous paraît-il justifié ?

Non. Le mouvement de révolte de la jeunesse des années soixante me paraît avant tout culturel. L’extrême-gauche a interprété cette révolte avec les schémas révolutionnaires du passé, dans les années quatre-vingt la gauche en crise de projet s’est approprié l’héritage culturel de Mai 68, et aujourd’hui encore certains y recherchent une sorte de modèle alternatif. En Mai 68, il existe une aspiration à l’autonomie et à la participation de la société et des individus face à un État paternaliste et hautain, face à des pouvoirs et des hiérarchies sclérosées, à un moralisme issu du xixe siècle… Mais, à vrai dire, le mouvement ne s’arrête pas là. Le gauchisme soixante-huitard s’attaque à tous les repères traditionnels de l’autorité. Il a partie liée avec le nihilisme dans la mesure où il prétend faire table rase, remet en cause la morale elle-même pour y substituer l’expression de la subjectivité débridée, l’affirmation d’une autonomie sans référent, sans dette ni devoir envers les générations passées et à venir… Il existe un rousseauisme et un angélisme soixante-huitard pour qui le mal est extérieur au cœur de l’homme et ne peut venir que de la société ou des pouvoirs mauvais. C’est précisément ce que j’appelle l’« héritage impossible » qui va se trouver intégré et diffusé par les grands médias-audiovisuels et devenir un nouveau conformisme.

Que Nicolas Sarkozy ait fait de la « liquidation de 68 » l’un des thèmes de sa campagne 
   Page 1 2 Page suivante