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Folle imprudence
Contre culture
Jacques de Guillebon

Source : La Nef n°195 de juillet-août 2008

«C’est une folle imprudence d’avoir déraciné les imbéciles », prévoyait déjà Bernanos dans ses Grands cimetières sous la lune, cet essai sur la guerre d’Espagne si controversé encore, soixante-dix ans après les faits, chez certains catholiques (1). Pour nous, nous lui donnons raison d’avoir dénoncé la collusion explicite de l’épiscopat espagnol de l’époque avec le régime franquiste et le remercions surtout de ce magnifique exemple donné de liberté d’esprit, denrée chaque jour plus rare. Certes, nos états d’âme ne risquent pas d’empêcher de dormir le moindre lecteur. Seulement surgit une vaste question : de quels imbéciles s’agit-il, finalement ? Oh, sûrement pas de nous, allons-nous nous écrier, d’abord parce que nous sommes enracinés (même si peut-être nous sommes un peu imbéciles). Mais enracinés dans quoi ? Enracinés dans des souvenirs moisis de gravures dix-neuvièmes, enracinés dans une culture de la défaite qui nous est presque comme une deuxième patrie, enracinés dans l’épais nuage de la bourgeoisie dont nous laissons le dieu-argent chaque jour un peu plus ravager et les peuples et nos âmes, enracinés dans des communautés artificielles qui engraissent l’agressivité d’une société occidentale quand elle a rapacement envahi le monde entier ?
Où est l’enracinement, et dans quelle foi, et dans quelle histoire, et dans quelle civilisation, et dans quelle vision de l’homme quand l’on continue de croire que l’on peut aller à la messe et gérer en bon père de famille les modiques sommes placées dans des hedge-funds qui se font de l’oseille en spéculant sur le cours du blé ? Où est l’enracinement quand l’on accepte les bras ballants que les fous qui ont subtilisé le pouvoir dans certaine Commission disposent de l’avis des peuples comme bon leur semble sans même plus déguiser en de savants stratagèmes leur tyrannie ? Où est l’enracinement quand l’on s’entête, et tête à front de taureau, à nier le lien évident qu’il y a entre la destruction des modes de vie « traditionnels » et la destruction de la nature ?

Sitôt que l’on évoque la possibilité de modes de société différents, on entend monter le rire gras de conservateurs très fiers de leur libéralisme et de leur technique. Dès lors, on est fustigé comme utopiste. Dès lors, on passe au mieux pour un doux rêveur, au pire pour un sombre anarchiste.
Mais anarchiste comme Henry-David Thoreau, mais anarchiste comme Péguy, mais anarchiste comme Bernanos, mais anarchiste comme Gandhi, mais anarchiste comme Benoît XVI, vraiment pourquoi pas, et vraiment quel honneur.
Mais vraiment, combien plus nous préférons le qualificatif d’utopiste à celui de déraciné, combien nous préférons le rêve d’un monde plus spirituellement charnel au cauchemar climatisé des marchands d’ordinateurs, de home-cinéma, de téléphones portables, et des élévateurs de tours, et des fabricants de grosses voitures.
Car en vérité les termes de l’alternative sont clairs, et nous ne pourrons pas dire que nous ne le savions pas quand l’enseignement moral du successeur de saint Pierre ne cesse d’y revenir, et l’on peut moquer le terme de décroissance ou rêver qu’il y ait des khmers verts à l’affût partout, peu importe : si nous croyons pouvoir échapper encore un peu à ce choix intellectuel, moral et spirituel, c’est dans nos corps et dans notre chair que nous sentirons bientôt la morsure de ce monde hors-sol que nous avons édifié.
Nul doute que, comme d’habitude, les imbéciles crieront alors plus fort que tout le monde.

(1) Que réédite, en grand format et pour la joie du cercle sans cesse élargi de ses admirateurs, Le Castor Astral, avec une belle préface de Michel del Castillo.