
Pierre Manent, directeur d’études à l’École des hautes études en sciences sociales, est connu en France pour être un bon spécialiste des auteurs libéraux en général et de Tocqueville en particulier. Son fort intéressant Cours familier de philosophie politique (1) laissait transparaître des analyses sur la liberté très proches des habituelles thèses libérales qui conduisent droit au relativisme. Or, dans son nouveau livre, La raison des nations (2), Pierre Manent propose une réflexion plus personnelle renouvelée par la prise en compte des événements du 11 septembre 2001 qui, pour l’auteur, ont inauguré une époque nouvelle. Cela nous donne un livre bref, mais dense et véritablement passionnant, car il apporte une analyse politique de la situation actuelle qui nous semble globalement profondément juste et que l’on a peu l’habitude d’entendre.
Le point de départ de Pierre Manent est de constater que l’idée d’une unification nécessaire de l’humanité est un « rêve » qui s’est brisé violemment un certain 11 septembre. En réalité, notre monde est marqué par des différences et des séparations bien plus profondes que certains utopistes ne l’avaient imaginé. Les extraordinaires moyens de communication modernes, le commerce mondialisé, bref l’uniformisation voulue par le libéralisme n’a pas supprimé la spécificité profonde des peuples, des civilisations… et c’est fort heureux, car elle contribue à l’évidence à la richesse de l’humanité. Depuis des décennies, les États-Unis d’un côté, l’Europe de l’autre, ont refusé de voir cette évidence en s’évertuant à construire deux tours de Babel jumelles : la « mondialisation démocratique » pour les premiers, l’« extension indéfinie de la “construction européenne” » pour les seconds.
La destruction de la nation
Ces utopies ont pour conséquence de détruire le cadre historique de l’État-nation, seule forme politique (avec la cité) à avoir été capable d’élaborer au fil des siècles l’équilibre qui a permis l’heureuse union de la civilisation et de la liberté : « L’État souverain et le gouvernement représentatif, écrit Pierre Manent, sont les deux grands artifices qui nous ont permis d’accommoder dans la civilisation et la liberté d’incroyables masses d’hommes » (p. 48). L’Europe est plus malade que les États-Unis qui ont su conserver une réelle souveraineté politique, tandis que celle des nations du vieux continent s’est dissoute dans une construction européenne ubuesque, qui n’a plus ni sens politique ni aucune limite.
L’exemple de l’adhésion de la Turquie à l’Europe est particulièrement significatif de la perte de sens de l’actuelle construction européenne. En réalité, une immense majorité des Européens ne veut pas de la Turquie en Europe, mais toute distinction étant interdite, l’idéologie dominante nous prive de toute raison objective de refuser cette adhésion : « la majorité sans doute des citoyens européens et de leurs représentants considèrent que le fait que la nombreuse et puissante Turquie soit un pays massivement musulman constitue un obstacle majeur à son intégration dans l’Union européenne. Mais comment le dire ? » (pp. 63-64).
Réintroduire la religion
Le problème, insiste à juste titre Pierre Manent, est que l’on a évacué la religion de l’analyse politique. « Il nous faut réapprendre à parler politiquement de la religion » (p. 66). En effet, en refusant de prendre en compte politiquement la religion, on s’interdit de comprendre la réalité des conflits actuels et l’on s’affaiblit soi-même en gommant ce qui fait notre être historique en tant que nations et civilisation européennes. Or, reconnaît Pierre Manent, « il y a bien quelque chose comme un conflit, sinon une guerre, entre “l’Occident chrétien” et l’islam » (p. 69), il ne faut pas refuser de le voir, ne serait-ce que pour prévenir le pire. Il rejette cependant l’idée qu’il existe nécessairement une « guerre des civilisations