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Soyons un peu badins
Contre culture
Jacques de Guillebon

Source : La Nef n°190 de février 2008
Après nos graves réflexions du mois dernier sur l’état de santé mentale du grand Vizir, qui soyons-en certains ont passionné les foules, badinons maintenant un peu en causant de cette si petite chose française qu’on appelle laïcité. Ah bah, direz-vous, ce détail de l’histoire, quelle importance ? Je vous reconnais bien là, chers frères catholiques, vous qui voguez à des hauteurs stratosphériques et vous dont la tolérance surtout est admirable, incomparable, sans borne et sans équivalent dans l’univers.
Vous êtes en général héritiers de l’histoire du Salut et de cette Révélation qui s’est achevée, il y a presque deux mille ans. Et vous êtes des Fils de la lumière. Ça, c’est en général.
Mais vous êtes aussi, en tant que catholiques français, héritiers d’une histoire particulière, violemment particulière, et particulièrement violente au cours des deux derniers siècles. Quoi ? On vous a marché dessus, passé sur le corps, on vous a persécutés, volés, affligés de mille injures, couverts d’opprobres et moqués depuis presque aussi longtemps que la République existe, au motif qu’il y aurait eu collusion entre votre Église et le pouvoir des quarante rois qui la précédèrent. Naturellement, pour répondre à la parole évangélique, en de telles circonstances, pourvu qu’elles adviennent à cause de Lui, vous sautez et vous dansez de joie. Vous vous réjouissez car elle sera grande votre récompense.
Quoi ? On a successivement pourchassé vos prêtres qui ne voulaient prêter serment sur l’autel de l’Être suprême, banni vos ordres religieux, vendu leurs biens aux aigrefins, on vous a pris vos écoles, on a encore expulsé vos congrégations, fiché vos officiers, vandalisé vos lieux de culte, détruit vos œuvres d’art, jeté en prison votre Pontife et violé vos nonnes. Vous pardonnez encore. Et vous avez bien raison devant la face de Dieu.
Quoi encore ? On vous a caricaturé dans tous les sens, accusé de tous les vices, traité de pédophiles et de pudibonds simultanément, de peine-à-jouir et de procréateurs de familles de lapins, de collaborateurs du régime nazi et de dangereux factieux. Quoi toujours ? On a révisé l’histoire en votre défaveur, prohibé l’inscription des racines chrétiennes dans la constitution européenne, on a interdit à vos coreligionnaires de siéger à la Commission de Bruxelles et on en a condamné d’autres pour ce qu’ils avaient donné leur avis sur des questions de mœurs sexuelles. Encore vous ne vous êtes pas révoltés et avez offert un cœur tremblant d’amour à la main de vos bourreaux.
Vous êtes admirables de persévérance dans la tolérance. Vous parlez habituellement très peu de votre foi dans la sphère publique (de toute façon, on vous en a bloqué l’accès et jeté les clefs), ne manifestez pas souvent, ne brûlez jamais de voitures ni de bâtiments administratifs, ne tenez pas vos fusils graissés, au cas où.
Seulement, aujourd’hui, à l’occasion d’un petit discours du Latran – dont il nous souvient d’avoir déjà parlé… – où l’on a eu le malheur de réévaluer la dimension chrétienne de votre patrie, ça commence de s’agiter à nouveau dans les loges. Ça remue sous le tablier. Ça frémit chez les enfants de la Veuve. En chœur, les hebdomadaires de la pensée dominatrice tentent de se faire peur et défendent la pauvre conscience athée qu’une telle évocation « choquerait » de manière inadmissible. Bon sang, mais c’est bien sûr ! Dans l’histoire de deux derniers siècles français, l’infernale menace, c’est nous ! L’infâme persécuteur, c’est nous ! La laïcité, cette admirable paix civile acquise avec les pires moyens de la guerre à outrance, c’est encore nous qui la mettons en péril !
Alors, magnifiques frères chrétiens, subissez la haine car c’est votre lot, mais de grâce, ne laissez pas, au nom de la vérité, le bourreau se faire passer pour la victime. Car c’est le Christ qui a été élevé sur la Croix.