Recherche
 
 
Votre panier est vide

 
 
 
Pour recevoir régulièrement des nouvelles de La Nef, entrez votre courriel et validez
 
Lanef.net Archives de la Nef Politique International
Sens chrétien de la souveraineté
Chronique internationale
Paul-Marie Coûteaux

Source : La Nef n°195 de juillet-août 2008

La nette victoire du non en Irlande confirme ce qu’annonce de toutes parts le xxie siècle, le retour des nations. Elle s’ajoute au non que la France a opposé voici trois ans à la supranationalité européenne, suivie par la Hollande. Ainsi, la méthode Monnet consistant à s’en remettre au couple Luxembourg-Bruxelles pour construire par touches subreptices un cadre politique dont les peuples n’auraient découvert la dimension qu’une fois la chose faite, la méthode du secret en somme, est par terre, tuée par les référendums.
L’entreprise supranationale reposait sur une contradiction logique : de même qu’elle s’est niée elle-même en refusant ses racines chrétiennes qui pourtant l’ont faite ce qu’elle est, au point que la chrétienté fut longtemps son synonyme, l’Europe de Monnet ne pouvait pas ne pas refuser aussi le substrat laïc qui pouvait lui servir de rechange, la démocratie, invoquée à tout bout de champ comme le modèle-type européen, son ultima ratio, mais impraticable puisque son projet supposait justement, non seulement de nier les peuples, mais de le faire à leur insu et, si par accident ils venaient à donner de la voix, à refuser de l’entendre : contradiction entre une invocation permanente et une pratique non moins permanente qui, certes, porte la marque des idéologies démentes ; mais l’essentiel est que, se condamnant à nier tout principe fondateur et donc à élaborer un échafaudage immense au-dessus du vide, le projet ne pouvait que s’écrouler.

Racines chrétiennes et démocratie


Allons plus loin : le refus des racines chrétiennes et celui de la démocratie ne seraient-ils pas un même refus, celui de toute souveraineté ? Distinguons ici deux sens de ce mot souveraineté que l’époque a tant de mal à admettre, sans doute parce qu’elle sent que sa conception courante, juridique, en cache une autre, métaphysique, cette souveraineté suprême qui est la source de tout pouvoir : la souveraineté nationale, celle du peuple (le demos), et la souveraineté de l’État (le kratos). L’actuel projet doit nier l’une et l’autre : d’une part il suppose évidemment la destruction des souverainetés nationales, et de tout peuple souverain en ce qu’il est dépositaire d’un ensemble de traditions ; dans le composé dénommé « racines chrétiennes », ce que le projet ne peut admettre n’est pas tant la chrétienté que « les racines » en elles-mêmes – pluriel intéressant en ce qu’il renvoie à des sources qui, toujours transmises à l’Europe par le christianisme, n’en sont pas moins diverses. D’autre part, le projet suppose la suppression du kratos, c’est-à-dire du pouvoir en ce qu’il ne fait autorité que s’il est reconnu légitime, pouvoir bon, porteur en somme d’autre chose que de lui-même, d’une souveraineté supérieure faute de laquelle nul n’obéit. Il est d’ailleurs significatif que le projet européen substitue au mot gouvernement le mot gouvernance, sorte de gouvernement des choses qui n’aurait pas à s’exercer sur les hommes.
Nisi potestas a deo : pas de pouvoir qui ne vienne de Dieu. L’Homme moderne de l’Euroland le prouve a contrario, refusant d’un même mouvement l’un et l’autre, refusant l’un parce qu’il refuse l’autre, la souveraineté en ce qu’elle est une onction, une chaîne de pouvoirs dont chaque degré se fonde sur un autre plus élevé. C’est pourquoi, pas davantage qu’il ne veut l’Europe (ou bien il ne s’obstinerait pas à l’accrocher à Washington, ou s’emploierait-il du moins à sauver une démographie qui la condamne à la marginalité dans les équilibres mondiaux, alors qu’il fait le contraire…), le projet bruxellois ne veut pas de quelque pouvoir légitime que ce soit, il veut sa suppression, ce qui ne correspond que trop aux intérêts de ses mandataires et de la marchandisation sans fin de la vie humaine. C’est sous toutes ses espèces que la souveraineté lui est donc odieuse – les souverainistes ont bien choisi leur nom, même si la plupart de ceux qui l’endossent sont loin d’en percevoir la portée, et ceux qui le refusent l’admettraient sans peine si seulement ils y réfléchissaient…

Une autre Europe est possible


M. Kouchner a lâché le fin mot en déclarant, à quelques jours du référendum « qu’il restait confiant parce que les Irlandais savent ce qu’ils doivent à l’Europe ». La phrase de M. Kouchner suppose accompli le type de l’homme nouveau de la gouvernance européenne, ce producteur ou consommateur uniquement préoccupé d’efficacité, maximisant en toutes choses son gain et sa jouissance, et détaché de toute aspiration extra-matérielle : homme horizontal, toqué en tout d’égalité, amateur d’espace, de voyages et « d’international », mais négateur obsessionnel du temps et de l’Histoire, dont on voit partout des exemples qu’on croirait accomplis si le malaise contemporain ne venait rappeler que l’homme est d’abord un être vertical… On ne reconnaît d’autorité qu’à celui qui élève, c’est-à-dire demande (des efforts, voire « du sang et des larmes » pour un gouvernement, de l’attention et de la concentration pour un professeur, de la discipline pour un père, etc.) ; la chaîne de la souveraineté, qui est une verticalité pure, étant aujourd’hui complètement désarticulée depuis son sommet, les hommes sont tristement renvoyés à leurs pauvres jouissances sans entraves, vie horizontale qui n’est qu’un un soleil noir, comme le prouve l’insatisfaction générale – et cette générale désespérance suffit à nous remplir d’espérance…
Bien que la belle idée d’Europe soit abîmée, l’Europe raisonnable demeure encore possible. Elle doit se fonder sur sa substance, les nations et leur souveraineté, pour organiser leur coopération sur des nouvelles bases : lesquelles ? Comme nous l’avons demandé plusieurs fois (c’est notre plan B depuis longtemps, que les médias refusent de prendre en compte), il faut supprimer la Commission et la Cour de Luxembourg, et placer le Conseil Européen et le Parlement de Strasbourg (lequel est à réunir à terme avec le Conseil de l’Europe) au service d’un ensemble de coopérations entre États, en privilégiant cinq domaines d’action : une politique démographique, une politique de la recherche et des industries « de pointe », une politique commerciale (en réhabilitant en tout domaine la préférence communautaire), assorties d’un pacte de défense véritablement européen, c’est-à-dire délivré de l’OTAN, ainsi qu’une surveillance accrue des frontières, si mal assurée aujourd’hui. Cette autre Europe est parfaitement possible. La France doit la proposer aux peuples, qui d’ailleurs n’en veulent aucune autre.