A première vue, le progrès matériel étant une chose totalement anamorphique et ce qu’hier l’on croyait déterminant étant déjà aujourd’hui oublié, il faudrait ravaler tout doute sur la pertinence d’une innovation à une peur fantasmatique déplacée, digne du Moyen Âge.
Mais sait-on par exemple que « l’architecture d’internet repose sur le Domain Name System ou DNS, centralisé aux États-Unis et directement sous contrôle du département du commerce américain », comme se chargent de nous le rappeler quelques joyeux drilles dans un livre prophétique, donc plutôt déprimant, donc plutôt éclairant (1) ? On s’en fiche, dira-t-on peut-être.
Mais faut-il vraiment se moquer du devenir technologique du monde, ou s’émerveiller simplement devant le génie des laborieux ingénieurs qui enfantent chaque jour d’un produit nouveau ? Ce qui est curieux et fascinant dans l’incitation, dans la sommation pourrait-on dire même, qui nous est faite à accompagner la virtualisation du monde, c’est qu’elle vient quasiment toujours des puissants, des nantis, des héritiers. Ainsi, qui nous encourage, nous autres pauvres obscurantistes (et sans doute pauvres parce qu’obscurantistes, et sans doute obscurantistes parce que pauvres, c’est si évident), à nous réjouir d’une vie de plus en plus mécanique et de plus en plus surveillée vendue sous le nom de liberté infinie, sinon d’un côté les Glucksmann, Ferry et Attali, intellectuels aux ordres, de l’autre les grands capitaines d’industrie qui sont les principaux bénéficiaires de l’appareillage de toute réalité ? Qui nous appelle à ne pas craindre la virtualisation des échanges financiers, ni l’ouverture de toutes terres au marché général, ni la folklorisation de chaque culture ? Ce ne sont pas des princes en tant que souverains, ce sont des procurateurs entièrement liés aux puissances marchandes qui ont échangé leur légitimité démocratique contre une pure jouissance matérielle.
Jeff Bezos, le mégalomane patron d’Amazon, nous apprend aujourd’hui qu’avec son Kindle, nouvel engin électronique qui est un faux-vrai livre, l’on pourra télécharger indéfiniment toutes les œuvres que son entreprise aura numérisées – et ce sera bientôt, nous dit-il fièrement, tous les livres de la terre… Adieu alors au petit pavé de papier, à sa texture, à ses couleurs et à son odeur, adieu aux libraires rendus à leur inutilité, adieu aux éditeurs, simples pourvoyeurs de marchandise immédiatement consommable.
Comme toujours, le façonnement technique de la nature par l’homme à son usage révèle sa philosophie, son désir, sa téléologie et le degré d’embrasement de son cœur. La numérisation du monde, c’est-à-dire le rapport d’équivalence établi in fine entre toute substance et une suite binaire de nombres énonce simplement notre avenir de chiffres. « Je ne suis pas un numéro ! », criait le Prisonnier dans la célèbre série télévisuelle. Ce pathétique appel, nous aurons bientôt même honte de le proférer. La numérisation nous apprend que toute réalité peut être reproduite selon un code simple, et ainsi fragmentée, rendue disponible et accessible à n’importe qui n’importe où. Après l’écrasement de l’espace sur le temps (grâce à l’avion et au train, on ne se demande plus jamais à quelle distance l’on est d’un certain point, mais à combien d’heures ou de minutes), dans cette permanente virtualisation le temps lui-même est réduit à une succession de points, assez rapprochés pour que l’on ne puisse mesurer l’espace qui les sépare. Le mouvement, en tant que continuité, semble condamné à ne plus exister.
Cette révolution numérique est appelée à toucher l’essence de l’humain elle-même avec la généralisation des données biométriques qui nie l’intimité de l’être pour le réduire à des caractères partiels infalsifiables, censés définir la personne dans sa singularité.
On nous a prévenus, il y a longtemps : « On lui donna aussi d’animer l’image de la Bête pour la faire parler […] et nul ne pourra rien