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Lanef.net Archives de la Nef Société Islam, autres religions
Les raisons d’un déclin ?
Christophe Geffroy
Directeur du mensuel catholique La Nef

Source : La Nef n°191 de mars 2008
Après ses conquêtes victorieuses qui font disparaître toute la chrétienté d'Afrique, l'islam se heurte à l'Europe. Les forces s'équilibrent tant bien que mal durant tout le Moyen Âge. Les croisés sont finalement défaits tandis que Byzance tombe en 1453. Si l'Espagne se libère (1492), les Balkans sont occupés et l'islam menace le cœur de l'Europe jusqu'au XVIIIe siècle. Le reflux, néanmoins, est déjà amorcé et le déclin ira s'accélérant. Comment expliquer un tel retournement ? Le grand islamologue britannique, Bernard Lewis, a tenté une réponse (1).
L'islam a été très lent à réagir en raison de la conviction profonde de sa supériorité sur les Juifs et les chrétiens, l'empêchant de connaître l'Occident pour y puiser ce qui aurait pu l'aider à se développer. Face à la suprématie de l'Occident, manifeste dès le XVIIIe siècle, l'Islam a cherché des explications et des remèdes dans les domaines militaire, économique et politique, mais sans succès : l'Islam a été militairement vaincu et humilié ; le développement économique a été un échec (d'autant plus blessant que des pays asiatiques jadis plus retardés ont largement dépassé les nations musulmanes) ; enfin, écrit Bernard Lewis, « la longue quête de liberté a donné naissance à une cohorte de tyrannies au petit pied ». Devant de tels échecs, l'Islam a largement été tenté par l'explication simpliste du bouc-émissaire, par « des délires névrotiques et des théories du complot » : c'est la faute aux invasions mongoles du xiiie siècle, à la colonisation franco-britannique, à l'Occident… ou à la trahison de l'islam véritable par certains chefs musulmans qui ont cherché à copier la modernité imposée par l'Occident – c'est la thèse actuelle des islamistes. « Les fondamentalistes, écrit Lewis dans un autre livre, sont ceux qui estiment que les difficultés du monde musulman actuel résultent, non pas d'un manque de modernisation, mais au contraire d'une modernisation excessive qui a conduit à une trahison des vraies valeurs de l'islam » (2).
Pour Bernard Lewis, c'est le monde musulman qui est seul responsable de son déclin : « Pour un observateur occidental baignant dans la théorie et la pratique de la liberté, écrit Lewis, c'est précisément le manque de liberté – liberté de l'esprit affranchi des dogmes et de la censure ; liberté de l'économie affranchie de la corruption et de l'incurie ; liberté des femmes affranchies de l'oppression masculine ; liberté des citoyens affranchis de la tyrannie – qui est à la base des maux dont souffre le monde musulman. » Celui-ci a donc aujourd'hui deux voies possibles devant lui : soit le retour à l'islam des islamistes purs et durs, et l'accélération du déclin est alors assurée ; soit la voie prônée par Lewis : « Ce n'est qu'en renonçant à leurs griefs et à leur victimisme, en surmontant leurs querelles, en unissant leurs talents, leur énergie et leurs ressources dans un même élan créatif, que ces peuples pourront de nouveau faire du Moyen-Orient ce qu'il était dans l'Antiquité et au Moyen Âge, un haut lieu de la civilisation. Le choix leur appartient. »

(1) Que s'est-il passé ? L'islam, l'Occident et la modernité, Gallimard/Le débat, 2002, 240 pages, 19,90 e.
(2) L'Islam en crise, Gallimard/Le Débat, 2003, 190 pages, 15,50 euros.