Contrairement à certaines idées répandues, il y eut très peu de « dialogue »
entre islam et christianisme au Moyen Âge. Explications.
Des débuts de l’islam, nous ne savons à peu près rien : les plus anciennes œuvres historiques écrites par des musulmans ne furent composées qu’au ixe siècle, c’est-à-dire deux siècles après les événements qu’ils sont censés rapporter. Le plus ancien événement pour lequel on puisse indiquer une date certaine est la conquête arabe. Ce fait historique installe la scène sur laquelle la rencontre de l’islam et du christianisme a eu lieu. La conquête concerne le Moyen-Orient et l’Égypte, la Perse, les rives méridionales du Bassin méditerranéen, et l’Espagne, c’est-à-dire une population majoritairement chrétienne.
C’est ainsi que naquit une situation qui contribua de façon essentielle à déterminer la possibilité et le déroulement d’un dialogue entre religions. Elle est caractérisée par une asymétrie. Il y a dans l’espace musulman des chrétiens. En revanche, il n’y a en terre de chrétienté, en théorie du moins, que des chrétiens et des juifs. Pour le monde islamique, les chrétiens sont donc aussi bien « dedans » que « dehors ». Pour le monde chrétien, à l’opposé, les musulmans ne sont que « dehors ». Ce n’est que de façon exceptionnelle et provisoire que des musulmans vivent en terre chrétienne.
À l’intérieur des deux domaines, le contexte des rencontres entre religions est lui aussi asymétrique. Dans chacun d’eux, une religion déterminée est la religion dominante, celle que l’on pourrait appeler, non sans anachronisme, la religion de « l’État ». Les gouvernants se réclament de cette religion comme à un des principes de leur légitimation. Il ne peut donc être question de permettre ce que nous appelons la « liberté de penser ». En chercher l’équivalent au Moyen Âge serait parfaitement anachronique.
Le système islamique de la dhimma consiste à tolérer des communautés non musulmanes, pourvu qu’elles possèdent un livre saint. Les « païens », en revanche, n’ont en principe que le choix entre la conversion ou la mort. Juifs et chrétiens sont soumis à diverses mesures explicitement destinées à leur faire comprendre, en les humiliant, l’intérêt qu’ils auraient à adopter l’islam. On est en droit d’adopter la religion des souverains, voire on y est encouragé. Il est en revanche strictement défendu, en principe sous peine de mort, de la quitter en faveur d’une autre. Le christianisme médiéval appliquait d’ailleurs des règles analogues aux Juifs, les unes dès avant l’islam, certaines inspirées de lui, comme la rouelle de couleur jaune.
Au Moyen Âge, sauf rares exceptions, la conversion vient d’en haut. Les chefs prennent des décisions en matière de religion, c’est-à-dire aussi en matière de politique ; le peuple suit en bloc la classe dirigeante.
Cependant, entre la situation de la chrétienté et celle du monde islamique, on observe une différence capitale. Dans le premier cas, chaque communauté religieuse possède sa langue de culture, qui est selon les régions le grec ou le latin. Dans le second, même si les communautés chrétiennes gardent longtemps une langue liturgique bien à elles, comme le copte ou le syriaque, il se met en place assez rapidement une langue de culture commune, qui est l’arabe. Celui-ci est langue de l’administration depuis 750.
On voit bien les conséquences quand on compare la situation des Juifs en chrétienté et en terre d’islam. En terre chrétienne, les Juifs emploient, dans la vie quotidienne, la même langue que les chrétiens, à savoir le vernaculaire local. Mais si l’on se place au niveau du savoir religieux et, socialement, dans le milieu des clercs de chaque religion, les conditions du dialogue intérieur avec le judaïsme deviennent analogues à celles qui déterminent le dialogue extérieur entre Islam et chrétienté. Les rabbins et les clercs chrétiens n’écrivent pas la même langue, mais, respectivement, l’hébreu et le latin ou le grec.