Contre-Culture
En ces temps de cabrioles présidentielles, d’expositions surmédiatiques et d’injonctions à la prise de parti, soyons un peu sérieux et parlons d’acédie.
Quid ? Mais oui, d’acédie.
Un livre, point trop récent si l’on continuait de s’inscrire dans l’abjecte course à l’information incontinente, nous sera d’une aide précieuse. Et peu nous importe qu’il ait un an, ces choses-là ne se décomptent même pas en siècles. Elles sont permanentes, puisqu’elles sont de la nature humaine.
Le Père Nault, sous un joli titre, La saveur de Dieu, s’est emparé avec à propos d’un terme déterminant pour l’histoire de la théologie morale chrétienne, quoi que la modernité ait feint d’oublier quelle présence il recouvrait. L’acédie donc, puisque c’est d’elle qu’il s’agit, a été inventée, en ce sens qu’elle a été nommée et conceptualisée, par les Pères du désert. Elle est à l’origine tout ce qui menace la quiétude du reclus, de l’ermite, du retiré au désert, et qui le surprend par où il ne s’y attendait pas : il cherchait la solitude, un sentiment de dégoût de sa cellule le pousse à courir par monts et par vaux ; il rêvait de calme prière, un démon furieux empêche la moindre concentration et la louange de la Gloire divine ne monte désormais plus à sa bouche, sinon comme une ronce déchirante. Au vrai, tout ce qui donnait goût, saveur, intérêt et passion à cette vie humaine volontairement ployée sous le jour du Seigneur l’abandonne, et semble disparaître. L’impression est particulièrement complexe, et recouvre à la fois le taedium vitae des antiques, la mélancolie des modernes et l’inquiétude de notre temps. Le Père Nault a ce talent de remonter aux sources de la menace et de mener, pas à pas, son lecteur dans le dédale des interprétations de cette présence-absence, partant d’Évagre le Pontique, à travers Cassien, saint Bernard et saint Grégoire pour atteindre les célestes altitudes du Docteur angélique.
Pour saint Thomas, si l’acédie est une tristesse, elle n’est pas condamnable sous ce seul mode. Elle l’est pour ce que, note le père Nault, dans la théologie médiévale « la tristesse est la réaction fondamentale de la nature humaine pour rejeter ou se soustraire à tout ce qui se présente comme un mal. Elle est mauvaise, lorsque l’objet perçu comme un mal est en réalité un bien. À cause de la dignité exceptionnelle de son objet, le bonum divinum, l’acédie occupe un rang très élevé parmi les vices capitaux ; elle est directement opposée à la charité. » L’acédie est le rejet, aux allures incontrôlées, de la Création entière, et à travers elle, de Dieu lui-même. Se manifestant comme une pulsion destructrice, elle a parfois été désignée comme une maladie, corporelle et psychique. Alors qu’à l’évidence, il s’agit d’un mal, d’une attaque en règle contre les frontières de l’âme. Pourquoi nos directeurs spirituels ne nous en parlent-ils donc plus ? C’est à Ockham, encore une fois, qu’il faut adresser ses griefs : le père Nault incrimine la place nouvelle qu’il donna à la liberté, la posant en principe de l’homme, avant le désir de la béatitude infinie. Par là, le soupçon, le dégoût, le doute et le scepticisme vis-à-vis de la chose divine usurpent au fil des siècles des lettres de noblesse et vont jusqu’à inverser les traits de l’acédie, la rendant sous le masque de la mélancolie singulièrement désirable, comme caractère du génie humain.
Bercés par le ronronnement de nos machines qui jamais ne s’éteignent, pris dans ces déserts hantés que nous croyons vivants, le temps contemporain nous aura fait intégrer une totale inhabitation de nous-mêmes. Nous ne savions plus le nom du mal qui nous rongeait. Le voilà. Nous en avons sans doute assez dit.
Jacques de Guillebon
La saveur de Dieu (l’acédie dans le dynamisme de l’agir), du Père Nault, osb, Cerf, 2006, 562 pages, 44 euros.
© La Nef n°183 de juin 2007