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La vertu est-elle ringarde ?
Vie chrétienne
Alain Durel

Source : La Nef n°193 de mai 2008
Qu’on ne s’y trompe pas, il ne s’agit pas ici d’une question accessoire, réservée à quelques sinistres moralistes, mais il en va du destin du christianisme. Les convertis venus de l’athéisme le savent bien, le christianisme est d’abord honni en tant que morale. La question de l’existence de Dieu et la figure attachante du Christ passent au second plan face à la critique de la morale « judéo-chrétienne ». Nietzsche, Marx, Sartre et tant d’autres après eux, ont attaqué la morale chrétienne en lui reprochant de déviriliser l’homme, d’aliéner son essence, de lui voler sa liberté.

Servais Pinckaers nous propose à sa manière, et dans le domaine moral, un véritable aggiornamento. D’où vient-il que les vertus passent aujourd’hui pour ringardes ? Il est arrivé qu’après la Renaissance, nous dit-il, la conception de la vie morale a changé. À la recherche de la béatitude s’est substituée l’obéissance à la loi, comprise comme un code d’obligations et d’interdits restreignant la liberté humaine. À l’orée des Temps Modernes la question de l’obligation relégua dans l’ombre celle du bonheur. Quoi d’étonnant, dès lors, que la morale chrétienne ait pu apparaître comme contre nature, si l’homme aspire naturellement au bonheur ? Imposer une loi inobservable et convaincre l’homme de sa misère pour le faire dépendre de la seule foi sera, chez Luther, l’aboutissement logique de l’oubli de la vertu comme quête du bonheur. Le sermon sur la montagne est un enseignement de Jésus qui s’inscrit dans la tradition de la littérature sapientielle, laquelle enseigne à l’homme les chemins du bonheur. Les premiers mots du psautier – « Heureux l’homme » – ne sont-ils pas une invitation au bonheur ?

Ne pouvant faire l’objet d’une obligation en raison de sa gratuité, l’amour disparaîtra peu à peu de l’enseignement moral, installant ainsi durablement les chrétiens dans une morale de pharisiens qui domine encore certains milieux traditionnels. Or, il n’y a pas de bonheur sans amour. En concevant la morale comme un code d’obligations, l’amour a disparu de la morale chrétienne, laquelle est devenue une affaire d’obéissance. L’opposition de la morale et de l’amour est pourtant contraire à l’authentique morale chrétienne dans la mesure où la vertu procède de l’amour du bien.

Vertu vient de « vir » qui signifie « homme ». La vertu signifie donc vigueur et courage. La vertu est force, beauté du geste, noblesse de l’acte, joie du don. Il faut oser dire que la vie vertueuse est une vie dans la joie et non dans la tristesse comme ses détracteurs veulent le faire croire. Ceci suppose toutefois d’avoir à l’esprit, comme le rappelle Pinckaers, que la mémoire de la passion du Christ doit être ordonnée à la célébration de la Résurrection qui constitue l’acte de foi principal du chrétien.

Si Jésus est maître de joie, c’est parce qu’il nous invite à pratiquer une vertu qui ne peut être réduite à l’habitude. La vertu est novatrice, elle possède la capacité de produire des actions bonnes dans des contextes nouveaux. Les chrétiens s’enferment souvent eux-mêmes dans une morale faite d’habitudes et dans une petitesse qui confine à la médiocrité, incapables de créer des comportements vertueux lorsqu’ils se trouvent confrontés à des situations nouvelles. Si l’obéissance à la loi morale nous donne une certaine tranquillité en nous enlevant la crainte que notre conscience ne nous accuse, le caractère inventif de la vertu explique qu’elle nous procure la joie. Cette joie est un fruit de l’Esprit Saint dont l’immixtion ne diminue pas mais augmente le caractère personnel de l’agir.

Nous aspirons tous au bonheur. La vertu est la voie conduisant au bonheur. Or, si nous ouvrons un vieux manuel de théologie morale destiné à la formation des prêtres, nous avons la surprise de constater qu’il ne comporte pas de traité du bonheur ! Cette conception de la morale s’est imposée dès le xvie siècle, à la suite du Concile de Trente. On 
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