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Le Christ : aller et retour
Contre Culture
Jacques de Guillebon

Source : La Nef n°193 de mai 2008

Face au mystère divin, face à la Trinité, face à l’Incarnation, face à la Résurrection, face à la Rédemption, qu’est-ce encore que l’art ? Ou bien qu’est-ce qu’une patrie ? Ou même qu’est-ce qu’une famille ? Et que dire d’une image, ou peinte, ou sculptée, ou photographique, ou cinématographique ? Jésus, modèle parfait, n’avait rien pour reposer sa tête, plus de famille ni même de patrie à défendre, et il n’a rien écrit, fors ces dessins sur le sable que justement immédiatement ce vent d’on l’on ne sait ni d’où il vient ni où il va efface, ni rien produit ou représenté. Ah si, il nous a bien laissé, à condition qu’elle fût véritable – ce que nous avons tendance à penser – une image de lui et c’est, ô suprême ironie, sur un linceul celle d’un mort apparemment non encore relevé. Lui qui est la Résurrection et la Vie nous abandonne pour représentation matérielle le décalque d’un corps éteint. Si c’est un signe, n’est-ce pas justement celui qui nous invite à tout abandonner, jusqu’à nos prétentions de représentation artistique ? Si aussi l’on imagine qu’il devait dans la synagogue et le Temple psalmodier, nous a-t-il pour autant introduits à cette musique céleste que les anges devaient chanter pour Lui au désert ? Non, une nouvelle fois, Jésus n’a pas plus inventé le grégorien qu’il n’a découvert la perspective et la peinture sur glacis, ou l’arc brisé.

Ainsi, la rencontre du Christ, autant dans sa divinité que dans son humanité, ne peut jamais être d’abord qu’un arrachement à tout ce qui se constitue pour nous comme monde. Pourquoi insister là-dessus, et rappeler ce que tout chrétien se sait savoir ? Un très beau livre qui, quoique consacré à trois écrivains français, nous vient d’Italie (1) est l’occasion de nous interroger sur les périls que nous font intimement courir certains réflexes acquis. Drieu, Aragon, Malraux : ces « triplés » contemporains qui se ressemblent tant par-delà leurs choix politiques divergents et qui idolâtrèrent l’un le fascisme, la force et l’Europe, le second le Parti et la femme et le dernier lui-même, la révolution et De Gaulle, sont justement ces skandalon (les pierres qui attirent pour faire chuter) dont, malgré leur gigantesque talent, il faut absolument se garder. Trop souvent encore, on entend une jeunesse en mal d’idéals vanter les mérites de cet héroïsme nietzschéen comme contrepoison à la déliquescence post-moderne. Car ces trois-là ont aussi cet étrange point commun d’avoir sinon prôné, au moins vécu, un athéisme parfait.

À l’opposé on voit comment un Claudel et un Péguy (2) qui certes ne le leur cèdent en rien pour le génie littéraire ont réchappé, malgré certaines faiblesses conjoncturelles, à toutes les tentations idéologiques. Et comment, passés par le crible du Seigneur, attirés vers les lumières célestes, est né d’eux un art prodigieusement charnel qui renvoient à leurs chères études le réalisme socialiste, la volonté de puissance et le surréalisme.

Où l’on en arrive à ce deuxième mouvement nécessaire qu’induit la conversion quotidienne : détachés des passions mondaines, qu’elles soient d’argent, de sexe, de gloire et de révolution mais aussi de travail-famille-patrie, nous pouvons par grâce être regreffés sur cette terre aride pour l’aimer dans sa fin nouvelle, l’ensemencer et y laisser produire du fruit. Ce qui était idole devient miroir du divin ; ce qui était linceul devient présence réelle. Ainsi l’art dévoilé comme accessoire regagne sa valeur de chemin vers le Nécessaire.

Jacques de Guillebon

(1) Maurizio Serra, Les frères séparés : Drieu La Rochelle, Aragon, Malraux face à l’Histoire, La Table Ronde, 2008, traduit par Carole Cavallera, 332 pages, 23 e.
(2) Voir Cardinal Henri de Lubac et Jean Bastaire, Claudel et Péguy, Cerf, 2008, 234 pages, 32 e.