Lanef.net Archives de la Nef Spiritualité Vie spirituelle
Le Roi et les grands selon lui
Père Thierry-Dominique Humbrecht
Source :
La Nef n°194 de juin 2008
Saint Paul, après les Béatitudes, nous trace la voie de la sainteté. Une comparaison avec Louis XIV, qui n’a pas choisi les Grands pour le seconder,
peut nous aider à y voir plus clair.
Comment faire pour être bien vu de Dieu ? Les Béatitudes semblent avoir dessiné le chemin. Tout y est. Pourtant, il nous est bon de méditer aussi sur l’Épître aux Corinthiens.
Cet ensemble pose trois questions. Nous faut-il nous grandir pour être grands aux yeux de Dieu ? Si, au contraire, c’est lui qui nous confère notre grandeur, comment s’y prend-il ? Cela étant, que nous revient-il d’être et de faire, pour être dits bienheureux ?
Nous faut-il nous grandir, progresser à la force du poignet, pour devenir dignes de la grâce ? Plus radicalement, y en a-t-il certains qui sont mieux faits pour le salut que d’autres, mieux disposés, davantage dotés, parce que plus gentils, plus intelligents, nés pour la sainteté ? Saint Paul dit au contraire : « Ce qu’il y a de plus faible dans le monde, voilà ce que Dieu a choisi pour couvrir de confusion ce qui est fort ; ce qui est d’origine modeste, méprisé dans le monde, ce qui n’est rien, voilà ce que Dieu a choisi pour détruire ce qui est quelque chose ».
Il s’est trouvé quelqu’un pour appliquer, semble-t-il, ce principe, aux réalités mondaines. C’est Louis XIV. Le duc de Saint-Simon, le célèbre écrivain mémorialiste, le lui a assez reproché. Louis XIV, en effet, préférait choisir, pour être ses ministres, de simples bourgeois ou, comme dit Saint-Simon, des « commis » et des « boutiquiers », et non pas ceux qui étaient nés pour le devenir, les ducs et les pairs, les grands, par exemple lui-même. Le roi préférait à ceux qui étaient quelque chose ceux qui n’étaient pas « nés », ceux qui venaient du « néant », du « non-être », selon les mots de Saint-Simon. C’est ce que dit aussi Paul : « ce qui n’est rien ». Saint-Simon était bardé de préjugés, mais honnête homme et grand écrivain, droit, fidèle à sa femme, vertu rare chez un courtisan, chrétien sincère. Il faisait une retraite à la Trappe, celle de l’abbé de Rancé, son ami, chaque année. Il avait dû lire saint Paul.
Pourquoi Louis XIV faisait-il tout cela ? Pour sa gloire, pour que ceux qu’il élevait ainsi du néant lui fussent redevables de tout. Ils avaient, selon la formule ramassée de Saint-Simon, « l’air de néant sinon par lui ». Alors que les grands que le roi voulait abaisser ne lui devaient rien.
La comparaison du Roi-Soleil avec Dieu, le Soleil de justice, n’est pas sans fondement. Dieu fait comme Louis. Pourquoi agit-il ainsi, sinon pour sa gloire ; pour que ceux qu’il élève par sa grâce lui doivent tout ; et pour que ceux qui se croient quelque chose, selon le monde, n’obtiennent rien ?
C’est ainsi qu’il choisit les saints, les apôtres, ceux qui reçoivent les apparitions de la Vierge : les plus petits, toujours les plus petits. Ne seraient-ils pas encore assez petits selon le monde, car il y a des exemples de grands devenus saints, que Dieu s’arrangerait pour les abaisser, avant de les relever selon sa seule grâce. Paul ajoute : « Pour que personne ne puisse s’enorgueillir devant Dieu ».
Ne nous grandissons pas, il s’en charge. Ne nous rapetissons pas non plus, nous ne sommes pas si grands !
La sanctification
Si c’est Dieu qui nous confère notre grandeur, comment s’y prend-il ? Saint Paul le dit : « C’est grâce à Dieu, en effet, que vous êtes dans le Christ Jésus, qui a été envoyé par lui pour être notre sagesse, pour être notre justice, notre sanctification, notre rédemption ».
Nous sommes dans le Christ Jésus, à tel point que c’est lui qui fait le travail d’élévation. En s’abaissant, il nous élève. Ses mérites précèdent et remplacent les nôtres. Nous n’avons plus besoin d’autres mérites que les siens. « Moi, je n’en ai aucun devant lui, dit la petite Thérèse, il me donnera les siens ! » Saint Paul le dit ailleurs : « Ce n’est plus moi qui vis, c’est le Christ qui vit en moi ».
Cela ne veut pas dire que nous sommes dépossédés de nous-mêmes. Bien au contraire, notre liberté est encore plus grande sous la grâce que sans la grâce. Cela veut dire, en revanche, que pour ce qui est de monter vers le Roi, il n’est plus nécessaire de gravir une à une les marches du célèbre et sublime Escalier des Ambassadeurs de Versailles, aujourd’hui détruit, avec forces révérences et en public, au sommet duquel attendait Louis XIV. On arrivait en haut, convaincu d’être encore bien bas.
La béatitude
Pour nous, au contraire, c’est le Christ qui nous prend et nous fait monter. Plus nous montons, plus nous nous sentons grandis. Les saints, au ciel, sont grands.
Pour recevoir la béatitude céleste, que nous revient-il d’être et de faire ? Certes, nous sommes portés jusqu’en haut. À condition toutefois de ne pas y faire obstacle. Or nous n’arrêtons pas d’y faire obstacle, de trépigner, de freiner des quatre fers, de peser de tout notre poids, de rouler en boule jusqu’au bas de l’escalier.
Notre péché y pourvoit. Notre enflure revenue, notre préférence va aux grandeurs du monde. Saint Paul nous dit en concluant : « Celui qui veut s’enorgueillir, qu’il mette son orgueil dans le Seigneur ». Notre désir de grandeur, qui ne s’évanouit pas, peut au moins être remis entre les mains du Père, qui va le purifier et l’élever, non sans nous proposer d’y coopérer. Notre coopération est simple, ou simple à comprendre, sinon à réaliser. « Heureux les pauvres de cœur, le Royaume des cieux est à eux ! » et ainsi de suite, selon les Béatitudes.
Ces Béatitudes sont notre programme de coopération. Celui-ci consiste tantôt à subir et tantôt à intervenir, tantôt à agir et tantôt à être, tantôt à accueillir et tantôt à donner. Tout ce qui nous arrive, heurs et malheurs, tout nous est proposé à réjouissance : « Réjouissez-vous, soyez dans l’allégresse, car votre récompense sera grande dans les cieux ».
Le bonheur est commencé, il lance chacune des béatitudes, comme le bon pas d’une marche. Toutefois, il n’est que commencé. Son achèvement n’est pas pour ici-bas, mais pour « les cieux », face au Roi, tous escaliers gravis, « l’air de gloire mais par lui », comme ne l’a jamais dit Saint-Simon. Les grandeurs sont à notre portée, à condition de ne pas se tromper de grandeurs. Les grandeurs ont leur folie.
Le bonheur nous est promis, mais comme récompense au ciel, pour ceux qui sur cette terre se seront abaissés et qui, surtout, se seront laissés élever. Au paradis, il y aura une hiérarchie, celle de la charité ; une hiérarchie sociale, la société des élus ; une hiérarchie selon la naissance, le jour de la naissance au ciel. Tout le reste montrera son néant.