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La grenade et le suppositoire
Jean Dutourd
Livre
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Présentation de l'éditeur
La chronique est un art qui tient du lancer de la grenade et de l'introduction du suppositoire. Je veux dire par là qu'il faut bien viser, afin que l'engin qu'on envoie éclate à la place exacte où il doit éclater, et fasse tous les dégâts souhaitables. Quant à l'introduction du suppositoire, c'est une manœuvre tout aussi délicate, et qui ne demande pas moins de doigté. Cela consiste à aborder le sujet de biais, de la façon la plus anodine possible, et à arriver par une gradation presque invisible à énoncer en queue d'article une chose énorme qui, dite d'entrée, aurait paru choquante ou ridicule. Quand on met autant de soin, de sincérité, de rigueur à composer un éditorial ou une critique qu'à rédiger quelques pages d'un livre, on est récompensé. Beaucoup d'articles finissent par faire une petite œuvre en marge de la grande. Grâce au journalisme et à ses heureuses contraintes, certains auteurs ont eu l'occasion d'exercer des facultés ou d'exprimer des aspects de leur talent qu'ils auraient peut-être dédaignés s'ils n'avaient pas eu besoin d'argent.
Recension
n°192 avril 2008
La chronique est un genre plus difficile qu’il n’y
paraît. Et je suis bien placé pour le dire ! D’abord il
faut trouver un sujet, ni trop proche de l’actualité
pour ne pas être déclassé au moment de la parution, ni
non plus sans lien avec le cours des événements. Le plus
simple semble être de parler des livres. Dans leur
immense majorité, ils viennent de paraître, leurs auteurs
sont connus et des lecteurs les attendent comme des
petits pains au lait le matin de Pâques. Seulement, là
encore, ce n’est pas si simple. Faut-il mettre l’accent
sur le livre ou porter son attention sur l’auteur ?
Doit-on se lancer dans la louange perpétuelle ou se
risquer à quelques coups de commandos contre
des idoles trop en place ? À ce stade d’ailleurs, la
chronique risque de se transformer en parcours de
survie. Le lecteur n’imagine pas à quel point un
auteur peut être susceptible et combien les haines
sont tenaces dans le petit monde littéraire.
S’il est un auteur qui me semble avoir porté à
notre époque l’art de la chronique à un très haut
degré de perfection, c’est bien Jean Dutourd. Une preuve ? Le
recueil des chroniques de l’ère giscardienne (1975-1978) qu’il
propose en recueil à ses lecteurs. Autre temps, autres moeurs
diront en choeur les lecteurs pressés et les critiques à la mode.
Laissons dire ! Nous avons là une leçon à tirer sur l’intérêt, la
portée et le sens de la chronique.
Une synthèse de l’art de la chronique
Au fond, on ne devrait pas lire les chroniques lorsqu’elles
paraissent. C’est le plus mauvais moment ! Le lecteur
est pressé, habité de mille soucis, distrait souvent.
Les événements se poussent mutuellement, comme lorsque
nous étions en file à l’école primaire, attendant que la maîtresse
nous ordonne d’entrer (en silence) en classe. Non, la qualité
d’une chronique doit se juger bien plus tard. Avec la patine du
temps et l’érosion de l’actualité. Je n’y avais jamais vraiment
réfléchi jusqu’à ce que je lise ce recueil de Jean Dutourd intitulé
drôlement, La grenade et le suppositoire, dont le lecteur
curieux verra qu’il est une synthèse de l’art de la chronique.
L’autre intérêt de lire des chroniques de trente ans est, au
fond, plus historique et philosophique. C’est une aide utile
pour mieux comprendre sa propre époque. En un temps où
l’histoire ne s’enseigne plus vraiment, il faut se réjouir de ce
renfort important. Mais surtout, la chronique ancienne nous
renseigne admirablement et bien plus agréablement qu’un
cours de philosophie ou un sermon de curé sur la permanence
de la nature humaine. Avec des noms, des parcours personnels
et des circonstances différents, les hommes s’évertuent depuis
des siècles à répéter les mêmes erreurs et à rire des mêmes choses.
À ce titre, La Fontaine nous est plus proche que le présentateur
du journal de 20h et Jean Dutourd nous raconte notre
monde en parlant de celui d’il y a trente ans.
Un dernier mot pour finir ! Je m’étais cru malin il y a plusieurs
années en qualifiant Dutourd de Chesterton français. Il
vient de m’apporter un démenti cinglant. Son maître s’appelle
Oscar Wilde. Ce n’est pas mal non plus !
Philippe Maxence