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Note sur la suppression générale des partis politiques
Simone Weil
Livre
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Présentation de l'éditeur
L'usage même des mots de démocratie et de république oblige à examiner avec une attention extrême les questions suivantes : Comment donner aux hommes la possibilité d'exprimer parfois un jugement sur les grands problèmes de la vie publique ? Comment empêcher, au moment où le peuple est interrogé, qu'il ne circule à travers lui aucune espèce de passion collective ? Il est impossible de parler de légitimité républicaine si on ne pense pas à ces deux points. Les solutions ne sont pas faciles à concevoir, mais il est évident, après examen attentif, que toute solution impliquerait avant tout la suppression des partis politiques.
Recension
n°173
Excellente et salutaire idée que de republier ce long article
de Simone Weil (1909-1943) – accompagné de deux
textes de Breton et Alain – paru en 1950 dans la revue La
Table Ronde et vraisemblablement écrit vers 1940, alors
que son cheminement vers l’Église est déjà bien entamé. Dans
notre monde aseptisé où la (fausse) démocratie est devenue une
idéologie, l’équivalent d’une religion de substitution, un tel
titre ressemble à une provocation. Comment ? Supprimer les
partis politiques ! Mais n’est-ce pas abolir la démocratie ?
Eh bien non ! Non seulement, en suivant Simone Weil, ce ne
serait pas l’abolir, mais ce serait au contraire enfin tenter l’expérience
d’une véritable démocratie. Car vous l’avez compris,
pour l’auteur de
L’Enracinement, « nous n’avons jamais rien
connu qui ressemble même de loin à une démocratie » (p. 33).
Pourquoi ? Parce que la volonté générale, que la démocratie est
censée représenter, n’a pas les moyens de s’exprimer : d’abord
parce qu’on ne la laisse pas s’exprimer sur les problèmes de la
vie publique, mais seulement sur des choix de personnes…
membres de partis politiques ; ensuite parce que cette volonté
générale ne s’exprime que dans un climat de passion collective…
entretenue par les partis. Bref, les partis sont incapables
de connaître et défendre le bien qui dans cet ordre se résume à
« la vérité, la justice et… l’utilité publique » (p. 25). Ainsi
confond-on le moyen (la démocratie, qui devient une fin en
elle-même) et la fin (le bien, qui est ignoré).
À partir de là, Simone Weil est en mesure d’énumérer les
trois caractères essentiels des partis politiques : « Un parti politique
est une machine à fabriquer de la passion collective. Un parti
politique est une organisation construite de manière à exercer une
pression collective sur la pensée de chacun des êtres humains qui en
sont membres. La première fin, et, en dernière analyse, l’unique
fin de tout parti politique est sa propre croissance, et cela sans
aucune limite. Par ce triple caractère, tout parti est totalitaire en
germe et en aspiration » (p. 35).
Comment ne pas voir la vérité d’une telle critique qui se vérifie
aisément par la simple observation de notre jeu politique ?
Les partis n’ont pas pour objectif principal d’éclairer, mais de
persuader par tous les moyens en vue de gagner des soutiens et
des voix : c’est le principe même de la propagande. Un membre
d’un parti qui affirmerait ne voter au Parlement qu’en
conscience en se préoccupant « exclusivement de discerner le bien
public et la justice » (p. 44), indépendamment des consignes de
vote de son parti, serait aussitôt accusé de trahison par les siens.
Ainsi ce système tue-t-il toute recherche sincère de la vérité.
Dans sa forte analyse, Simone Weil égratigne au passage
l’Église qu’elle accuse d’avoir introduit le mécanisme des partis
lors de ses luttes contre l’hérésie. En réalité, cette accusation
tombe à plat si l’on comprend que l’adhésion de foi à un
Magistère relève du surnaturel, donc d’une essence autre que
celle qui fait suivre un parti politique.
Enfin, les propositions de Simone Weil pour remplacer les
partis sont dans ce court texte peu développées. Mais pourquoi
les candidats aux élections ne pourraient-ils pas se présenter
avec leurs propres idées, en restant totalement indépendants de
toute structure et en bénéficiant à titre individuel d’un soutien
de l’État pour leur campagne électorale ? Cette idée n’a rien
d’utopique en soi et mériterait d’être approfondie.
Christophe Geffroy