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« La force du silence »

Cardinal Robert Sarah

Source : La Nef N°285 d'octobre 2016
/>Je ne crains pas d'affirmer qu'être fils de Dieu, c'est être fils du silence.
La conquête du silence est un combat et une ascèse. Oui, il faut du courage pour se libérer de tout ce qui nous alourdit notre vie qui n’aime rien tant que les apparences, la facilité et l’écorce des choses. Emporté vers l'extérieur par son besoin de tout dire, le bavard ne peut qu'être loin de Dieu, incapable de toute activité spirituelle profonde. Au contraire, le silencieux est un homme libre. Les chaînes du monde n'ont pas prise sur lui.
Aucune dictature ne peut rien contre l'homme silencieux. On ne peut pas voler son silence à un homme.
Je pense à mon prédécesseur sur le siège de Conakry en Guinée, Mgr Raymond-Marie Tchidimbo. Il est resté en prison pendant près de neuf ans, persécuté par la dictature marxiste. Il lui était interdit de rencontrer et de parler à quiconque. Le silence imposé par ses bourreaux est devenu le lieu de sa rencontre avec Dieu. Mystérieusement, son cachot est devenu un vrai « noviciat » et ce réduit misérable et sordide lui a permis de comprendre un peu le grand silence du Ciel.

Est-il encore possible de comprendre l’importance du silence dans un monde où le bruit, sous toutes ses formes, ne cesse jamais ? Est-ce une situation nouvelle de la « modernité », avec ses médias, TV, internet, ou le bruit a-t-il toujours été l’une des caractéristiques du « monde » ?
Dieu est silence, et le diable, lui, est bruyant. Depuis toujours, Satan cherche à masquer ses mensonges sous une agitation trompeuse et sonore. Le chrétien se doit de n'être pas du monde. Il lui appartient de se détourner des bruits du monde, de ses rumeurs qui courent toute bride rabattue pour mieux nous détourner de l'essentiel : Dieu.
Notre époque ultra-technicisée et affairée nous a rendu plus malade encore. Le bruit est devenu comme une drogue dont nos contemporains sont dépendants. Avec son apparence de fête, le bruit est un tourbillon qui évite de se regarder en face, de se confronter au vide intérieur. C'est un mensonge diabolique. Le réveil ne peut être que brutal.
Je ne crains pas d'appeler tous les hommes de bonne volonté à entrer dans une forme de résistance. Que deviendra notre monde s'il ne peut trouver des oasis de silence ?
Dans les flots agités des paroles faciles et creuses, le fait de se taire revêt l'apparence de la faiblesse. Dans le monde moderne, l'homme silencieux devient celui qui ne sait pas se défendre. Il est un « sous-homme » face au soi-disant fort qui écrase et noie l'autre dans les flots de ses discours. L'homme silencieux est un homme en trop. C'est la raison profonde des crimes abominables ou du mépris et de la haine des modernes contre ces êtres silencieux que sont les enfants non nés, les malades ou les personnes en fin de vie. Ces hommes sont les prophètes magnifiques du silence. Avec eux, je ne crains pas d'affirmer que les prêtres de la modernité, qui déclarent une forme de guerre au silence, ont perdu la bataille. Car nous pouvons rester silencieux au milieu des plus grands fatras, des agitations abjectes, au milieu des vacarmes et des hurlements de ces machines infernales qui invitent à l'activisme en nous arrachant à toute dimension transcendante et à toute vie intérieure.

Si l’homme intérieur recherche le silence pour trouver Dieu, Dieu lui-même est-il toujours silencieux ? Et comment comprendre ce que certains appellent le « silence de Dieu » face aux drames paroxystiques du mal, comme la Shoah, les goulags… ? D’une façon plus générale, l’existence du mal remet-il en cause la « toute-puissance » de Dieu ?
Votre question nous fait entrer dans un mystère très profond. A la Grande Chartreuse, nous avons longuement médité ce point avec le Prieur général, Dom Dysmas de Lassus.
Dieu ne veut pas le mal. Pourtant, il reste étonnamment silencieux devant nos épreuves. Malgré 
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