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« La force du silence »

Cardinal Robert Sarah

Source : La Nef N°285 d'octobre 2016
liturgie ou les séances prétendument religieuses, d’où on rentre essouffler et transpirant, plutôt que reposé, rempli de ce qu’on a célébré pour mieux vivre et témoigner ». Les célébrations deviennent parfois bruyantes et fatigantes. La liturgie est malade. Le symptôme le plus frappant de cette maladie est l'omniprésence du micro. Il est devenu si indispensable qu'on se demande comment on a pu célébrer avant son invention !
Le bruit du dehors, et nos propres bruits intérieurs, nous rendent étrangers à nous-mêmes. Dans le bruit, l’homme ne peut que déchoir dans la banalité : nous sommes superficiels dans ce que nous disons, nous prononçons des discours creux, où l’on parle et parle encore… jusqu’à ce qu’on trouve quelque chose à dire, une sorte de « mélimélo » irresponsable fait de blagues et de mots qui tuent. Nous sommes superficiels aussi dans ce que nous faisons : nous vivons dans une banalité, prétendument logique et morale, sans rien y trouver d’anormal.
Nous sortons souvent de nos liturgies bruyantes et superficielles sans y avoir rencontré Dieu et la paix intérieure qu’il veut nous offrir.

Après votre conférence de Londres en juillet dernier, vous revenez sur l’orientation de la liturgie et souhaitez la voir s’appliquer dans nos églises : pourquoi est-ce si important pour vous et comment verriez-vous ce changement se mettre en place ?
Le silence pose le problème de l'essence de la liturgie. Or cette dernière est mystique. Tant que nous aborderons la liturgie avec un cœur bruyant, elle aura un air superficiel et humain. Le silence liturgique est une disposition radicale et essentielle ; il est une conversion du cœur. Or, se convertir, étymologiquement, c'est se retourner, se tourner vers Dieu. Il n'y a pas de silence véritable en liturgie, si nous ne sommes pas - de tout notre cœur- tournés vers le Seigneur. Il faut nous convertir, nous retourner vers le Seigneur, pour le regarder, contempler son visage, et tomber à ses pieds pour l’adorer. Nous avons un exemple : Marie Madeleine a pu reconnaître Jésus au matin de Pâques car elle s’est retournée vers Lui : « On a enlevé mon Seigneur, et je ne sais pas où on l’a mis ». « Haec cum dixisset, conversa est retrorsum et videt Jesus stantem - Ayant dit cela, elle se retourna, et elle vit Jésus qui se tenait là » (Jn 20, 13-14).
Comment entrer dans cette disposition intérieure sinon en nous tournant physiquement, tous ensemble, prêtre et fidèles, vers le Seigneur qui vient, vers l'orient symbolisé par l'abside où trône la croix ?
L'orientation extérieure nous conduit à l'orientation intérieure qu'elle symbolise. Depuis les temps apostoliques, les chrétiens connaissent cette manière de prier. Il n'est pas question de célébrer dos ou face au peuple, mais vers l'orient, ad Dominum, vers le Seigneur.
Cette manière de faire favorise le silence. En effet, le célébrant a moins la tentation de monopoliser la parole. Face au Seigneur, il est moins tenté de devenir un professeur qui donne une leçon tout au long de la messe, réduisant l'autel à une tribune dont l'axe ne serait plus la croix mais le micro ! Le prêtre doit se souvenir qu'il n'est qu'un instrument entre les mains du Christ, qu'il doit se taire pour faire place à la Parole, que nos mots humains sont dérisoires face à l'unique Verbe éternel.
Je suis persuadé que les prêtres n'emploient pas le même ton de voix en célébrant face à l'orient. Nous sommes tellement moins tentés de nous prendre, comme dit le Pape François, pour des acteurs !
Bien entendu, cette manière de faire, légitime et souhaitable, ne doit pas être imposée comme une révolution. En de nombreux endroits, je sais qu’une catéchèse préparatoire a permis aux fidèles de s'approprier et d'apprécier l'orientation. J'aimerais tant que cette question ne devienne pas l'occasion d'un affrontement idéologique entre des factions ! Il s'agit de notre 
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