Abouna (1) Manuel Musallam, prêtre du Patriarcat latin de Jérusalem, a été curé de Gaza de 1995 à 2009. Âgé de 71 ans, il s’est retiré depuis mai dans son village natal de Birzeit près de Ramallah (Cisjordanie), où il a été chargé par le Président palestinien Mahmoud Abbas d’organiser et diriger la Commission islamo-chrétienne de l’Autorité palestinienne. Il nous a reçus chez lui, pour nous confier ce témoignage hors du commun. – F.v.G.
La Nef – Abouna, comment êtes-vous devenu curé de Gaza ?
Abouna Manuel Musallam – En 1995 le Patriarche de Jérusalem, Michel Sabbah, m’a demandé d’aller à Gaza. La situation y était alors encourageante. Mgr Sabbah souhaitait avoir sur place un prêtre courageux et travailleur. Après quelques difficultés pour obtenir des papiers, j’ai pu finalement partir. Le Président Yasser Arafat m’a donné un passeport diplomatique que je n’ai pu employer qu’une seule fois pour me rendre à Rome. À part cela, je suis resté à Gaza pendant 14 ans, bloqué par Israël. Avant de partir j’ai souffert une guerre terrible, qui n’était pas vraiment une guerre, car une guerre doit être entre égaux : armée contre armée, char contre char, avion contre avion, etc. Alors que nous, nous étions à la merci de l’armée israélienne, et nous avons vécu des crimes de guerre et des crimes contre l’humanité.
Pouvez-vous nous parler de cette expérience ?
J’ai vécu de près la souffrance des enfants, car j’étais directeur de deux écoles qui comptaient 1300 gosses. Ils arrivaient à l’école en ayant faim, n’ayant rien mangé le matin, tombaient de fatigue, s’évanouissaient. On a créé des aides à l’école comme on pouvait. La clôture de Gaza a été une catastrophe, qui a provoqué des crises humaines et des traumatismes graves. Hausse des prix, chômage, manque d’eau, d’électricité, d’argent, de livres, de fournitures scolaires... Le prêtre est toujours l’enfant gâté de la paroisse, et pourtant je peux dire que vraiment j’ai eu soif. On n’avait pas d’eau, alors on pressait les carottes pour en boire le jus.
C’est là que j’ai vu la chute du Fatah et la prise du pouvoir par le Hamas. Ce fut une terreur terrible. Une guerre civile. Il y avait une peur diffuse et générale, tout le monde tremblait. Et puis il y a eu l’attaque israélienne : les avions qui patrouillaient et bombardaient, les attaques et tirs quotidiens... Ils visaient des cibles civiles, même autour des écoles, des églises... Les habitants de Gaza ont souffert plus que le nécessaire. Une souffrance peut être salvifique, mais là c’était trop profond, car elle touchait leur être, leurs sentiments, leurs cœurs, leur foi, leur espérance – tout l’homme. Les Gazaouis se sont perdus dans le désespoir, abandonnés du monde entier, dans une souffrance sans lueur derrière. Avec seulement la perspective de la servitude au lieu de la liberté, avec la peur d’être encore plus dominés, humiliés, affamés, menacés. J’ai vu la prophétie du Christ se réaliser : « En ces jours-là, les gens mourront de peur. » Chez nous des personnes sont vraiment mortes de peur : une fille de 16 ans, un père de famille, une vieille femme... Gaza était l’enfer, impossible de voir l’autre à côté de soi. On était coupé des autres. Nous sommes devenus malades, malades de peur. C’est un monde entier qui est devenu malade, et moi le premier, j’en ai perdu la vue... Mais nous, les chrétiens de Gaza, nous pouvons dire que nous avons souffert avec le peuple, mais non pas du peuple.
Justement, quelle est la situation des chrétiens de Gaza depuis la prise du pouvoir par le Hamas ?
Il n’y a pas de persécution à Gaza, et le Hamas nous a même protégés plusieurs fois, lorsque nous avons eu des menaces de groupuscules fondamentalistes. Le Hamas à plusieurs reprises a déployé ses policiers jour et nuit pour protéger les écoles et les églises contre d’éventuelles attaques des fanatiques. Vous savez, les gens en Occident ne savent pas ce que c’est