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« Réalisme ? »

Éditorial

Christophe Geffroy

Directeur du mensuel catholique La Nef

Source : La Nef n°184 de Juillet-Août 2007
Nicolas Sarkozy n’aura pas mis longtemps à imposer son « traité simplifié » à l’ensemble de ses partenaires. Globalement, ce traité abandonne les aspects symboliques du projet de Constitution européenne rejeté par les Français et les Néerlandais en 2005, ce qui lui permet d’en conserver l’essentiel – et notamment les nouveaux transferts de souveraineté et le recul du droit de veto. Le 23 juin au petit matin, la signature de l’accord à Bruxelles à peine acquise, le président français a expliqué à la presse que « ce qui a été positif, c’est qu’un candidat à la présidentielle ait eu le courage de dire qu’il n’y aurait pas de référendum » (1), autrement dit qu’il n’y aurait plus besoin d’avoir l’aval des Français pour franchir une nouvelle étape européenne pourtant clairement rejetée deux ans auparavant. Admirable logique « démocratique » qui fait de M. Sarkozy un digne disciple de Machiavel.
Cette façon de « construire » l’Europe sans les peuples, voire contre eux, ne date pas d’aujourd’hui. L’Europe a toujours été considérée comme une chose trop « technique », trop compliquée pour être expliquée ouvertement aux peuples concernés. Lorsque l’option fédérale s’est imposée après l’Acte unique (1987), rien n’a été révélé au public des transferts de souveraineté qu’elle supposait. Encore au temps de Maestricht, alors que la réalité apparaissait peu à peu, trahie ici ou là par quelques francs propos, François Mitterrand s’obstinait officiellement à nier toute dimension fédérale. Très peu de pays membres ont organisé des référendums avant les grandes décisions qui ont façonné l’Europe actuelle. Non seulement l’Europe s’élabore sans les peuples, mais elle grandit en s’appuyant sur le mensonge, ce qui conduira un jour ou l’autre à des tensions qui risqueront fort de la faire exploser.

C’est un immense gâchis, car l’Europe est une belle idée compatible avec une union de nations libres et souveraines. Historiquement et humainement parlant, la nation est le plus grand cadre possible d’une saine démocratie. Prétendre aller au-delà de ce cadre historique est faire violence à la réalité. Et de fait, on le voit bien, c’est le « déficit démocratique » qui mine la légitimité de l’Union européenne, dirigée par des commissaires inconnus irresponsables qui légifèrent sur tout et sur rien.
Pourtant, n’est-ce pas au nom du « réalisme » (2) que les européistes défendent leur vision de l’Europe ? Nos pays n’auraient pas la taille nécessaire pour s’imposer sur la scène internationale. Disons plutôt qu’effrayés par un siècle d’atroces guerres civiles européennes, ils ne croient plus en la vocation historique des nations de ce vieux continent ; pire ils voient dans la nation même des germes de conflits, sans comprendre que les horreurs du xxe siècle sont le fruit des idéologies (nationalisme nazi ou internationalisme communiste) dont les nations elles-mêmes ont aussi été les victimes.
Ce faux « réalisme » est aujourd’hui général. On le retrouve couramment chez les responsables politiques catholiques, qui réservent leur foi à la vie privée et agissent publiquement comme s’ils n’étaient pas chrétiens, à l’instar du secrétaire d’État socialiste Jean-Marie Bockel qui disait en 2003 : « Il faut tenir compte de la réalité sociale. J’ai voté la loi sur le Pacs, j’aurais voté celle sur l’avortement, même si je suis à titre personnel contre l’avortement, bien sûr » (3). C’est aussi au nom du « réalisme » que l’on mène une guerre sans merci en Irak (riche en pétrole) pour y renverser un dictateur mondialement montré du doigt, mais que l’on ne fait rien au Soudan contre le massacre des animistes et chrétiens du sud qui, depuis 1983, a fait 2,5 millions de morts. C’est encore au nom du « réalisme » que l’on accepte le libéralisme mercantile mondialisé comme une nécessité pour développer la croissance et la richesse mondiales, comme si tout le monde en profitait au même titre et comme si posséder toujours plus était une fin en soi ! 
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