On ne bâtit jamais d’Empire sans liquider du même mouvement les consciences : de Xerxès à Cortés, d’Alexandre à Bonaparte et de Charles-Quint à Hitler et Staline, l’histoire en a fait un axiome. Le Conseil de l’Europe entendait récemment nous en montrer un nouvel exemple, à nous Occidentaux qui sommes pourtant payés pour en connaître l’horreur, soit que nous l’ayons longtemps subie, soit que nous l’ayons longtemps imposée.
Sur la foi d’un rapport daté du 20 juillet concernant « l’Accès des femmes à des soins médicaux légaux », l’Assemblée parlementaire du Conseil de l’Europe entendait benoîtement débattre début octobre du « problème du recours non réglementé à l’objection de conscience ». Il faut comprendre par là qu’on s’émouvait dans les cercles du pouvoir européen de la montée du recours à l’objection de conscience dans plusieurs pays de l’Union pour le cas spécifique de l’avortement. Les médecins, ici rebaptisés en novlangue « prestataires des soins de santé », refuseraient de plus en plus de pratiquer eux-mêmes l’IVG. Rassurons-nous tout de suite, le nombre d’avortements pratiqués chaque année dans nos pays avancés ne diminuant pas, il n’y a pas lieu de s’inquiéter réellement de l’accès des femmes à ce type de pratique de « la santé reproductive et génésique ». Non, ce qui diminue, c’est le nombre de médecins prêts à accomplir ces actes comme s’ils relevaient d’une simple opération chirurgicale. Il s’agissait donc de s’inquiéter fantasmatiquement de la liberté scandaleuse dont jouissent ces médecins et autres infirmières. Comme le relevait Grégor Puppinck, directeur du European Centre for Law and Justice (ECLJ), on entendait opposer au droit à l’objection de conscience, fondamental et inconditionné, reposant sur la liberté de conscience, un droit à l’avortement qui en l’espèce demeure introuvable. L’humain contemporain se trouve ici, à nouveau et de manière éclatante, confronté à l’aporie fondatrice de la postmodernité : dans l’empire des désirs à satisfaire, rien n’est jamais limité. Sauf la conscience.
Terrifiant symbole que cette élue britannique menant la bataille pour réprimer les manifestations de la liberté au moment même où Benoît XVI béatifiait son contemporain Newman, justement célèbre pour son apologie de cette lumière intérieure donnée par le Créateur qui s’appelle la conscience. Grâce au travail intelligent et efficace, mené notamment par M. Puppinck, le péril a été écarté – au moins pour un temps. Les signes sont pourtant là d’un temps fragile où, la vérité n’ayant plus nul soubassement certain ni révélé, les organisations supranationales, telle l’UE ou l’ONU, sont à l’affût de la meilleure mauvaise raison pour remettre en cause les libertés élémentaires. La folie de l’époque se manifeste principalement dans le fait que les termes employés des deux côtés de la force sont strictement les mêmes : éloge de la liberté, refus de la haine et de la discrimination, péan à l’égalité et apologie de la fraternité. Le langage est dorénavant verrouillé, et à moins de travailler à en élaborer un autre, un nouveau, c’est dans l’agir seul que l’on pourra discerner le bon grain de l’ivraie. Les mystiques étant les mêmes des deux côtés, mystiques de la libération, de la femme en particulier du côté des partisans forcenés de l’avortement, de l’humain en général du côté de l’Église catholique, c’est un genre de bataille à mort qui s’est engagée depuis quarante ans.
L’Église a cet immense avantage, avantage même en termes tactiques, de n’être pas du côté des robots : les robots, comme toute technique, sont destinés à passer, car c’est inscrit dans leur programme. L’homme, en tant qu’il est sauvé et déjà racheté dans le sang de l’Agneau, dure dans sa faiblesse. C’est une raison supplémentaire pour les chrétiens, et tous ceux qui leur sont proches, de ne pas céder aux sirènes de la domination ni de la violence. C’est encore et toujours du mimétisme et de la rivalité