Comment saint Paul, le plus grand évangélisateur de tous les temps, s’adressa-t-il aux Athéniens ? Commençait-il par louer les vertus du sabbat, leur fit-il le pittoresque récit de la traversée de la mer Rouge, ou bien détailla-t-il par le menu les miracles du Christ et le rituel des noces de Cana ? Que non : il vient seulement leur annoncer que ce Dieu inconnu à qui ils ont dressé une stèle quelque part à l’orée de la cité est trouvé. L’événement est fameux et si ses effets immédiats sont décevants – « tu nous parleras une autre fois… » – rien n’interdit de croire que la destinée chrétienne de la plus profonde des villes grecques aura dû, par des voies impénétrables, à l’apologie de Paul.
Pour nous, comment parlons-nous à nos contemporains qui sont, beaucoup plus que les Lydiens, les Hurons ou les Saxons, ceux-là que nous avons à évangéliser ? Alors que nous sommes tous les Paul de cette Athènes-là, nous leur parlons trop souvent comme si nous étions des Juifs devant les Gentils : en vérité, nous sommes comme Paul, c’est-à-dire des Juifs et des Grecs, et nous savons en même temps qu’il n’y a plus ni Juif ni Grec devant le Salut. Nous sommes des chrétiens et des contemporains. Notre tendance foncière, et naturelle, de catholiques de vieille race française, est de croire qu’il faut re-catholiciser nos voisins, c’est-à-dire les faire semblables à nous, avec des rituels et des vêtements identiques, des histoires de famille communes, enfin dans une fidélité exacte à ce que l’héritage des temps nous a légué en propre.
Or Paul, au Concile de Jérusalem, avait déjà averti les Juifs : « Pourquoi imposer aux disciples un joug que nos pères n’ont pas été capables de porter, et nous pas davantage ? »
Il y a eu dans l’histoire de l’Église de longs débats sur la nécessité de l’acculturation : celle-ci était généralement spatiale. Aujourd’hui, nous devons nous plier à une acculturation temporelle : il ne s’agit pas du culte, il ne s’agit pas du rite – Vatican II a déjà répondu, même maladroitement à cette question, et Benoît XVI redresse ce qui a été faussé ; il ne s’agit pas de toucher à un iota de la foi, ni même aux mœurs essentielles. Il s’agit d’acculturer notre discours, comme Paul devant l’Aréopage, à cette époque. Eh quoi ? S’agit-il de lui demander d’abandonner ses idoles ? Certainement, mais encore faudrait-il identifier ces idoles. Mais encore faut-il montrer Dieu les dépassant. Ozanam rapporte que saint Wulfram voulant convertir le roi des Frisons buta sur son orgueil : il était impensable pour ce guerrier d’abandonner un Walhalla où l’attendaient ses glorieux ancêtres pour entrer dans le paradis des chrétiens « avec une bande de mendiants ». Le contemporain qui est agressif à la mesure de ses incertitudes a besoin qu’on lui montre la voie de la vraie violence, qui s’exerce contre soi-même : tu es musulman et tu cherches la sécurité d’une foi simple et absolue ? Nous annonçons la liberté des enfants de Dieu qui est celle des serviteurs volontaires. Tu es un post-chrétien esclave de la jouissance ? Nous annonçons le vrai désir et la vraie jouissance, ceux qui ne cessent jamais, ceux de la chair transfigurée.
La cathédrale manquante que nous avons à élever ne se fera pas sans que nous partions des données essentielles de l’époque. Le Moyen-Âge ne fut pas grand parce qu’il aurait été une société chrétienne surgie ex nihilo ayant fait table rase du passé. Le Moyen-Âge n’était pas totalitaire : il fut grand parce que dans le secret de leurs monastères, des êtres entièrement voués à Dieu rebâtirent peu à peu un monde cohérent à partir du meilleur de l’Antiquité et de l’apport des peuples barbares, passés au crible de la foi et de la charité. On peut moquer l’humanitarisme, la non-violence ou l’écologie de nos contemporains : n’est-ce pas là même pourtant que nous trouverons le