Dame Nature inflige parfois, quand c’est son bon plaisir, de furieux démentis à notre sentiment de toute-puissance. Rien n’aurait su nous faire plus de plaisir que l’arrêt brutal, total et irréfragable du transport aérien dans une bonne partie de l’Europe pour la simple raison qu’un petit volcan de rien du tout qui a fait son nid dans une petite île de rien du tout décide de se remettre à fumer. Car il a le droit, lui, de fumer, et pas qu’en terrasse. Pas question de lui faire croire qu’il en aura les poumons noirs, le cancer du cerveau et une chute de la production spermatique. Il s’en tape, si vous me permettez, le petit volcan dont on ne sait même pas prononcer le nom. On dirait la montagne du destin de Tolkien qui se réveillerait pour engloutir l’anneau. J’en ai déjà des frissons, pas vous ? J’ai l’impression qu’on est toujours un peu heureux quand un volcan se réveille, comme des enfants, comme le petit Prince sur sa planète. Je sais bien que l’on vit dans une époque qui a tout mesuré, tout anticipé, mais je ne suis pas sûr que nos fiers vulcanologues aient prédit qu’un jour nous pourrions voir le ciel net d’avions à réacteurs tout simplement parce qu’un volcan rotait ses cendres à plusieurs milliers de kilomètres de là. D’ailleurs la chose est plutôt complexe en y réfléchissant : je ne sais pas si vous avez essayé d’expliquer à un enfant de quatre ans que, si son meilleur ami ne pouvait pas revenir de Suède à la date prévue, c’était qu’un volcan s’était réveillé en Islande. Moi oui, et je ne crois pas avoir été très convaincant.
J’ai l’impression aussi qu’on est toujours un peu sadique à imaginer des hordes de touristes attendant dans leur dernier short sale que l’aéroport veuille bien rouvrir pour les délivrer de ce paradis de vacances qui se changent soudain en un enfer qu’ils veulent à tout prix quitter. Et qu’on l’est encore plus, comme disait Hervé Kempf (du Monde) devant le spectacle des puissants de tout ordre, politiques, stars, footballeurs, grands patrons, ratant leur visite à Abou Dabi ou leur soirée gogo-danceuses sur l’île de tralala où les attendait le reste des dominants du monde entier. Voilà qui vous remet les pieds sur terre. Sur un pied d’égalité. La fin du transport aérien sonnera la renaissance du transport spirituel. Enfin, je m’emballe, on n’en est pas encore là.
Et puis les histoires d’avion finissent parfois très mal : que penser devant la mort du président polonais, sinon que les malheurs de ce pauvre pays, comme dirait Woody Allen, sont une preuve de l’existence de Dieu ? Terrifiante ironie du destin qui se répète à Katyn où deux fois l’élite y est décapitée. Mais que dire surtout de l’incroyable communion de douleur silencieuse des habitants de ce pays catholique, dont la ferveur devant la mort nous redonne une idée de ce qui put se passer ici, il y a très longtemps. On eût dit des foules médiévales, de sublimes foules médiévales, les seules foules qui tiennent et qui vaillent d’ailleurs, se recueillant dans le déchirement mais avec quelle dignité devant le corps de celui qu’elles allaient enterrer près du tombeau de leurs rois. Si fragile petit pays, si minuscule, mais d’un si grand peuple. Nous savons bien que nous serions incapables de nous retrouver, nous déchirés, nous divisés contre nous-mêmes, mais nous surtout divisés en nous-mêmes, dans une telle prière commune. Nous mettrions immédiatement en place nos barrières de cynisme et de rigolade qui nous gardent de tout, et d’abord et surtout de la vie. Et puis, nous n’avons plus de tombeaux de rois, nous, à peine un Panthéon pas très exaltant.
Je ne pensais pas que des histoires d’avion pouvaient nous emmener si loin, nous donner encore une fois envie de faire de la terre la plus belle préparation du ciel. Mais après tout, le petit Prince, ce n’est pas là-haut qu’on le rencontre, mais seulement après une panne d’avion. Tout à coup, on s’aperçoit qu’il est juste là à côté, et qu’on ne