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Alexandre Soljénitsyne : de la littérature à la vérité

Florent Mouchard


Source : La Nef n°188 de décembre 2007
Soljénitsyne restera comme l’un des plus grands écrivains russes et mondiaux du xxe siècle. Analyse de sa filiation avec les grands écrivains russes, Pouchkine, Dostoïevski et Tolstoï.

Soljénitsyne, dès la publication d’Une journée d’Ivan Denissovitch dans la revue Novy Mir en 1962, prend place dans la galerie des plus grands écrivains russes. Son coup d’essai est un coup de maître ; en cela son début rappelle celui de Dostoïevski qui, avec Les Pauvres Gens, conquit tout de suite l’admiration de la critique. Et malgré la force de son tempérament, il ne se détache pas de la tradition littéraire qui le précède – et il ne le cherche d’ailleurs pas. Son tempérament créateur, d’une extraordinaire vitalité, s’affirme dans un dialogue constant avec la tradition qui le précède.
Avant d’examiner toutefois l’attitude de Soljénitsyne envers ses grands ancêtres tels que Dostoïevski, il faut définir brièvement le regard qu’il porte sur la littérature. Et la définition tient en une phrase : pour Soljénitsyne, l’œuvre littéraire n’existe pas pour elle-même, elle sert à dire la vérité. Cela coïncide bien évidemment avec son appel célèbre aux Russes, à qui il conseillait, pour que le pouvoir de la violence et de l’idéologie s’écroule, de « refuser de vivre dans le mensonge » (février 1974). Ce refus du mensonge, cet effort vers la vérité est ce qui domine chez Soljénitsyne : c’est parce qu’il vivait sous un régime qui avait fait du travestissement de la vérité l’une de ses composantes fondamentales. Les premières œuvres, nouvelles et romans, tracent le portrait des délaissés de la société soviétique – les détenus d’Une journée d’Ivan Denissovitch ou du Premier cercle (1968), la vieille paysanne de La Maison de Matriona (1963), les malades du Pavillon des cancéreux (1968), etc. Dès ses années de dissidence en Russie et ensuite pendant son long exil à l’étranger et même après son retour en Russie en 1994, Soljénitsyne publie aussi de nombreux articles polémiques, ainsi que des Mémoires (Le Chêne et le veau, 1975 ; Le Grain tombé entre les meules, 1998), ou il répond à l’incroyable quantité d’attaques qui ont été lancées contre lui, des plus sérieuses aux plus basses.

L’Archipel et La Roue rouge


Mais l’essentiel de son œuvre est constitué par deux immenses entreprises artistiques, dont le but est justement de rétablir par la littérature une vérité déguisée, cachée, niée par le pouvoir soviétique. Il s’agit d’abord de L’Archipel du Goulag (1974-1976), « essai d’investigation littéraire » comme l’indique le sous-titre, essentiel pour la compréhension de l’œuvre : Soljénitsyne y décrit de main de maître le système concentrationnaire soviétique qu’il a connu de l’intérieur ; il utilise pour cela plus de deux cents témoignages de victimes, qu’il a recueillis lui-même, et parcourt tout le spectre de l’horreur, de l’arrestation à la condamnation et à la détention en camp. Ensuite vient La Roue rouge (1978-1991). Cette immense fresque en dix volumes a pour ambition d’écrire une histoire authentique de la Révolution. L’auteur utilise tous les genres à sa disposition, du récit romanesque ordinaire jusqu’au scénario de cinéma, en passant par l’étude historique, la notation polémique… Les dix volumes sont répartis en quatre « nœuds » : chaque nœud raconte par le menu les événements d’un moment critique – août 1914 et la première défaite de la Russie, novembre 1916, mars 1917 et la révolution de Février, avril 1917 et la première crise du gouvernement provisoire – tout en proposant une réflexion sur les mécanismes qui y ont amené le pays. Le récit est fondé sur des sources historiques ; là où l’auteur n’en dispose pas, il reconstitue les événements, en mêlant les personnages inventés et les figures historiques réelles.
Cette confiance dans la capacité du verbe à être vrai, c’est-à-dire à proposer un énoncé en adéquation avec la chose qu’il décrit, est exceptionnelle chez un 
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