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Alexandre Soljénitsyne : le cheminement d’un prophète

Véronique Hallereau

Source :La Nef n°188 de décembre 2007
Alexandre Soljénitsyne n’a pas eu une vie, mais un destin.
Il a éprouvé le sentiment d’être appelé, et toute son existence a été consacrée à essayer de répondre à cet appel. Celui qui est le symbole de la résistance au totalitarisme communiste est un géant qui n’a pourtant pas été entendu en Occident. Son message dérangeait trop.
La publication de trois inédits en français est l’occasion de lui consacrer un dossier.


La Russie soviétique, dite aussi URSS, fut un régime totalitaire. Un régime totalitaire est celui où toute séparation est abolie entre la sphère privée et la sphère publique, entre l’intime et l’histoire – l’histoire envahissant l’intime. Chacun est mobilisé par le régime, l’individu est en état de guerre permanente. Toute la société et toutes ses activités étaient subordonnées au Parti-État et à son idéologie. La violence était inouïe, inopposable. Que faire pour se protéger d’une possible arrestation ? Rien, car l’arrestation n’avait presque jamais de lien avec une quelconque culpabilité personnelle.
La Russie soviétique fut aussi le pays du mensonge déconcertant. Tout était renversé : dès sa naissance, les soviets (conseils ouvriers et paysans) avaient été éliminés par l’étroite oligarchie du Parti communiste ; les émeutes ouvrières et paysannes réprimées dans le sang par la soi-disant « avant-garde de la classe ouvrière » ; on n’arrêtait pas les « ennemis du peuple », étaient les ennemis du peuple ceux qui étaient arrêtés ; la délation et le mensonge étaient encouragés et récompensés. Chaque citoyen d’URSS devait être un informateur, avait-on lancé pour slogan au vingtième anniversaire de la police politique, le NKVD (futur KGB). L’intelligentsia fut vite laminée : la moitié d’entre elle dut émigrer, de nombreux poètes et écrivains furent tués, envoyés dans les camps (parmi eux, Mandelstam est un cas célèbre), d’autres interdits (Akhmatova, Boulgakov) ; par esprit de revanche, les écrivaillons entraient à l’Union des Écrivains ; les talentueux qui acceptaient de collaborer étouffèrent leur talent. Les campagnes furent détruites par la collectivisation, les paysans déracinés, l’Ukraine, riche de blé, affamée. Combien de prêtres furent fusillés ou déportés dans les premiers camps ! Combien d’églises furent saccagées ! Ce fut la guerre à la tradition, la guerre au passé. Une catastrophe.
Quand Soljénitsyne naît, en décembre 1918, c’est la pleine guerre civile. Les bolcheviks ont accompli un coup d’État le 7 novembre 1917 (25 octobre ancien style), et depuis un territoire réduit à l’ancienne Moscovie, lutte sur tous les fronts, contre les armées blanches de Wrangel, de Denikine, de Koltchak, contre des régiments internationaux, français, anglais, tchèques. Avec peu de moyens, Lénine parvient à la victoire. C’est qu’il possède des outils ferrés de discipline : l’Armée rouge organisée par Trotski, la Tchéka, police politique de Dzerjinski, et le Parti, paré de l’aura de la Révolution de février et dont l’ordre attire sans cesse de nouveaux membres. Terreur, famine, épidémies : la Russie sort saignée de la guerre civile, mais non encore épuisée.

Après la catastrophe


Quand Soljénitsyne commence à écrire, en 1945, année de son arrestation, le régime a déjà connu quinze millions de morts. Ses années de goulag jusqu’à la mort de Staline en 1953 sont celles de l’apogée des camps. Elles sont celles aussi de l’apogée de la puissance soviétique, présente de Tallinn à Sakhaline, des forêts de la Carélie aux steppes de l’Asie centrale, et occupant la moitié de l’Europe.
La mort de Staline soulage le Parti qui avait été dominé par la peur et les purges. Après l’assassinat du dernier collaborateur de Staline, Lavrenti Béria, le Parti revient à un gouvernement plus collégial. Khrouchtchev officialise cette politique en 1956 en dénonçant « le culte de la personnalité » de Staline et les crimes de ce dernier contre le Parti. Les 
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