Recherche
  • Accueil
  • Archives de la Nef
  • Politique
  • France

Althusius

Jacques de Guillebon

Source : La Nef N°243 DE DÉCEMBRE 2012
Grâce au patient travail de Gaëlle Demelemestre, épigone de Chantal Delsol, l’œuvre de Johannes Althusius, frison sujet du Saint-Empire sévissant au début du XVIIe siècle dans un environnement calviniste, commence d’être retrouvée. Et c’est réjouissant, pour ce que ce grand théoricien politique, qui aurait mérité d’être connu plus profondément en France de longtemps, oppose de fortes pages à la doctrine de la souveraineté bodinienne dont on ne peut douter qu’elle ait contribué au premier chef à créer les monstrueux États centralisés de l’époque moderne, que leur nocivité culminant à l’époque des totalitarismes a définitivement condamnés devant la raison, même si nous cherchons toujours comment les remplacer.

Althusius, en cela très proche d’Aristote, plaide pour sa part la thèse de l’association volontaire comme fondement de la politique. Mais association est un terme trop faible en français contemporain, et Gaëlle Demelemestre en traduisant partiellement la Politica methodice lui préfère « consociation », néologisme dont la sonorité est pourtant idéale à l’oreille latine. Il est trop rapide de qualifier les fondements de la cité d’association volontaire des hommes comme nous venons de le faire : cette association, ou consociation, est volontaire et nécessaire en même temps, et c’est en quoi Althusius en en décrivant les mécanismes échappe à l’avance à l’aporie rousseauiste. Ce n’est que dans cette consociation que l’homme trouve les moyens de la communicatio, l’échange de biens et de services, matériels et supérieurs, que sa survie réclame, et cependant il ne le réalise pas comme chez Hobbes mu par la peur, mais parce que son être le pousse précisément à cette réalisation. Par ce biais seul, il peut devenir ce qu’il est, et c’est en quoi il est encore une fois l’animal politique.

Althusius est précieux en ce qu’il se révèle comme l’un des premiers théoriciens de la subsidiarité, même si en tant que tel ce système le précède naturellement, au Moyen-Âge par exemple. Retrouver la sagesse de son organisation politique qui part de la famille pour s’élever vers le sage gouvernement est plus qu’indispensable, car ce qu’il appelle la consociation naturelle s’est aujourd’hui perdu. Sur la question de la famille, on sait bien comment ces jours-ci. Ainsi, lorsqu’il écrit que « la consociation naturelle privée est celle qui se constitue lorsqu’une affection naturelle et la nécessité se trouvent entre deux conjoints, qui mêlent leur sang et s’engagent à constituer une communion réciproque », on voit bien en quoi cela peut être inaudible à nos contemporains.

Au-delà de tout son génie, son athéisme politique est pourtant gênant en ce qu’il partage le vice originel de ses contemporains, Bodin, Locke ou Hobbes qui, au-delà de leurs différences, raisonnent tous sur le même mode qui est d’effacer Dieu de la cité. Non pas de bannir la possibilité d’un service divin hors de la cité, mais de ne pas reconnaître une origine surnaturelle au pouvoir. La thèse de Bodin ou de Hobbes qui a triomphé au cours des temps modernes, imposant un État dominant, sera peut-être heureusement remplacée par celle de la subsidiarité. Seulement, la question de fond n’est pas réglée et c’est le drame du libéralisme de ne pas voir que le processus pervers d’où est née la modernité risque de se répéter sur un autre plan, sans doute plus crucial, si l’on se contente de prôner la famille, l’association et la subsidiarité comme panacée, sans n’y rien ajouter.

En effet, l’État moderne s’est constitué sur l’évacuation du sacré antérieur, caractérisé allégoriquement par le roi à la tête coupée : mais il ne faut pas oublier que ce sacré n’a été évacué que pour être remplacé par un autre, rationaliste, qu’aucune miséricorde ne limitait plus. Peut-être fallait-il en finir avec la monarchie de droit divin, qui du point de vue catholique même était une hérésie. Mais ce qui venait ensuite était mille fois plus terrible. On 
Page 1 sur 2 1 2 »