Entretien avec Jacques de Guillebon et Falk van Gaver
Nos amis et collaborateurs Jacques de Guillebon et Falk van Gaver viennent de publier un essai vivant et roboratif, véritable plaidoyer pour un « anarchisme chrétien ». La cohabitation des termes pourra choquer, pourtant nos jeunes amis défendent avec fougue et conviction – et d’intéressants arguments aussi, même s’il n’est pas interdit de ne pas tous les partager – une conception de la vie et de la politique qui ne peut laisser indifférent un lecteur catholique. Entretien croisé.
La Nef – Dans votre introduction, vous affirmez-vous
placer en fils obéissants de l’Église : l’anarchie n’a pourtant jamais été sa « tasse de thé » ! Comment définissez-vous « l’anarchisme chrétien » et faites-vous cohabiter ces deux termes antinomiques ?
Jacques de Guillebon – Il faut bien distinguer deux usages : l’anarchie comme terme courant désigne évidemment un monde dans lequel rien n’a de sens, ni d’ordre. Ce n’est pas sur ce plan-là que nous nous situons. L’anarchisme dans son sens politique, tel qu’il est théorisé dès la fin du XVIIIe siècle, mais plus précisément au cours du XIXe siècle, désigne selon la célèbre formule de Proudhon la recherche de « l’ordre sans le pouvoir ». C’est cela que nous avons voulu étudier. Nous ne sachons pas que nulle part l’Église ait condamné expressément ce courant politique. Par ailleurs, on pouvait aussi dire jusqu’au Ralliement que la démocratie n’était pas la tasse de thé de l’Église ; on pourrait dire pareillement aujourd’hui que la monarchie ou l’idée impériale ne sont pas sa tasse de thé : cela ne préjuge en rien, nous semble-t-il, de la validité d’une forme politique d’un point de vue chrétien – qu’il s’agit justement d’expliquer quand elle est méconnue ou caricaturée comme l’anarchie (souvent par les anarchistes contemporains d’ailleurs). Le terme anarchie n’est donc pas interdit d’usage par l’Église. S’il l’est, nous l’abandonnerons.
Mais un ordre, quel qu’il soit, peut-il subsister sans un pouvoir pour le maintenir ?
J.G. – Depuis au moins Tertullien et Augustin, l’Église a montré sa capacité à subvertir tous les pouvoirs humains. La célèbre phrase paulinienne, « tout pouvoir vient de Dieu » est ambiguë assenée sèchement : le pouvoir de Staline et d’Hitler venait-il de Dieu ? Aussi chacun, dans le respect des lois divines intangibles transmises par l’Église, va s’évertuer à définir le pouvoir juste et légitime. Pourtant, on constate avec l’histoire que tous les pouvoirs, même s’affirmant chrétiens, ont succombé aux tentations de la toute-puissance : qu’il s’agisse des Empereurs germaniques ou des rois des France centralisateurs à la Philippe le Bel, quelle structure a résisté à s’arroger les droits mêmes de l’Église ? Longtemps, celle-ci est parvenue à les amener à Canossa. La situation contemporaine est fort différente, puisque ces pouvoirs, qui ne reconnaissent plus de loi divine supérieure, se moquent des prétentions de l’Église. C’est pourquoi ils sont intimement condamnables et il faut chercher non seulement à les remplacer, mais à les remplacer par une autorité qui soit plus chrétienne que jamais, c’est-à-dire foncièrement limitée. Dieu n’a pas voulu donner aux Juifs des rois, mais des Juges.
L’anarchisme n’est-il pas l’attitude de celui qui refuse de « rendre à César ce qui est à César » ?
Falk van Gaver – C’est tout à fait le contraire : l’anarchiste rend à César ce qui est à lui, c’est-à-dire pas grand-chose. Quand le Christ règle la question de l’impôt, il la règle avec sa sprezzatura habituelle : c’est-à-dire que pour lui, ce n’est presque pas une question. César ne sait pas faire beaucoup plus que graver son visage sur une pièce : qu’on lui rende sa pièce. Il faut de plus mettre ce passage fameux de