Si l’héroïque Jean-Paul II a dans sa personne et dans ses vertus digéré le terrifiant XXe siècle, digéré au sens d’une Aufhebung hégélienne, ce qui signifie dépassement et accomplissement en même temps ; si le grand Wojtyla, l’homme venu de l’Est, de cette Pologne qui plus qu’aucun autre pays au monde a souffert sous le joug des deux totalitarismes, était peut-être le seul qui put, dans sa chair et son esprit, en recevoir les derniers spasmes haineux pour tourner définitivement cette page plus sanglante qu’aucune autre ; si Jean-Paul le Grand, non content de subir ce surnaturel martyre, a aussi été l’auteur de Centesimus annus qui rappelait à contretemps la présence toujours menaçante du cynique néolibéralisme pendant que le monde croyait se réjouir de la chute du bloc de l’Est ; si ce fut ça, Jean-Paul II, Benoît XVI est, lui, l’habile et l’inspiré artisan qui reprenant entièrement les haillons dispersés par deux générations prodigues tisse une nouvelle tunique au Christ nu. Étonnant vieillard en vérité qui allie à la sagesse de ses années la profonde vision de sa jeunesse intérieure ! Car qui d’autre que lui aurait été capable de mêler aux accents de Dom Helder Camara ceux de Mgr Marcel Lefebvre ? Car qui aurait su mieux reprendre à ceux qui furent en une autre époque ses adversaires ce qu’ils avaient porté de meilleur ? Benoît XVI parle de liturgie comme un saint Jean Chrysostome et prêche l’amour des pauvres et de la création comme un saint François d’Assise. À la fois. En même temps.
En cela, en cette alliance folle pour le monde et scandaleuse pour les néo-pharisiens, il nous invite à nous taire d’abord devant ce génie de l’Église, alma mater qui toujours rattrape ses enfants perdus par le capuchon avant qu’ils ne sautent dans le vide de désespoir. Où sont maintenant les revendications des théologiens de la libération qu’un certain cardinal Ratzinger remit à leur place il y a quelque 25 ans ? Qu’auraient-ils souhaité de plus que ce que leur offre Veritas in caritate ? Où sont les grands discours des gardiens de la « messe de toujours », qu’un autre cardinal Ratzinger tenta de ramener à la raison il y a vingt ans ? Que réclament-ils de plus que ce que leur promet le motu proprio Summorum Pontificum ?
Benoît XVI ne finit pas seulement le boulot de Ratzinger : il est passé dans une autre dimension, évidente pour les catholiques qui croient fermement dans la sainteté de l’Église et la suréminente place du Pontife dans le déroulement du plan divin ; mais remarquable aussi pour les hommes de l’extérieur dont les allergies, réticences et violentes critiques s’effondrent les unes après les autres devant l’enfantin sourire de ce pape anti-spectaculaire au possible. Oublié le Panzer-Kardinal, le chleuh, l’Inquisiteur en chef que croyaient décrire les publicistes. On voit, comble de l’inouï, un BHL s’armer d’une vigoureuse plume pour défendre du même allant Pie XII et Benoît XVI. L’Esprit souffle où il veut, en vérité. On voit des Juifs et des chrétiens dissiper une atavique méfiance, et des musulmans entamer un dialogue dans la raison. On voit des chefs d’État occidentaux rallier des positions qu’on eût dit « tiers-mondistes » il y a vingt ans. Des positions qui sont celles qu’a développées particulièrement l’Église depuis le début du pontificat bénédictin. On voit monter aux autels à peu près en même temps Jean XXIII, Pie XII et Jean-Paul II, comme pour un ralliement général des catholiques dispersés dans des querelles point du tout méprisables en leur temps, mais aujourd’hui dépassées, au panache blanc du petit bonhomme de la Place Saint-Pierre.
Benoît est en vérité ce jeune chef qui rallie derrière lui ses vétérans, ce « lion fou » de Juda, ce chef indien qui chaque matin redonne à ses guerriers l’envie de se battre. Benoît XVI a la violence des pacifiques, qui déplace les montagnes de notre indolence. Y a-t-il héros de légende que nous ayons plus