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Avec René Girard, de l’autre côté du miroir

Jacques de Guillebon

Source :La Nef n°190 de février 2008
À 85 ans, René Girard continue d’écrire, de répondre à des entretiens, de parler à des colloques.
À l’occasion de la parution de son nouveau livre, Achever Clausewitz, il nous est apparu nécessaire de consacrer un dossier entier à
ce géant de la pensée.


C’est un vieux monsieur français, qui porte le lourd fardeau d’avoir révolutionné le monde. Il n’a pas reçu de prix Nobel pour autant, a tout juste été admis à l’Académie à quatre-vingts ans passés et a longtemps été banni de l’université française. René Girard est critique littéraire, anthropologue, et catholique.
Cet homme couvert d’admiration sinon d’honneurs, qui nous paraît d’un autre siècle, qui, intouchable, semble déjà entré dans une légende, a réussi malgré l’animosité que lui a longtemps vouée une bonne grosse part de l’intelligentsia française, parce que ses méthodes transdisciplinaires dérangeaient par trop, a réussi donc à conquérir un public ; plus, à littéralement fasciner un lectorat très disparate, originairement non féru d’anthropologie.
Les schèmes de la pensée girardienne sont singulièrement lancinants : les découvrir, c’est les intégrer, et lorsqu’ils sont intégrés, il devient quasiment impossible de s’en débarrasser, ou de continuer de penser sans eux. C’est qu’ils formalisent, sur un plan strictement psychologique, une évidence que nul n’avait jamais dite si précisément, si « scientifiquement », dont nul ne s’était emparé ainsi, à bras-le-corps. Girard nous fait voir « que nous n’avions pas vu ce que nous avions vu », dirait Valéry.
Ainsi nous apprit-il que le désir humain est essentiellement d’origine mimétique. C’est ici le fondement de toutes ses thèses ultérieures, et c’est de cette intuition que provient ce qui bouleversera et sa vie, et celle de centaines de milliers de ses lecteurs. Mais qu’est-ce à dire ?
S’appuyant sur plusieurs auteurs majeurs de la littérature occidentale, Cervantès, Stendhal et Dostoïevski notamment, René Girard montre que leurs romans découvrent à chaque fois, sans que souvent eux-mêmes le sachent, la même vérité universelle sur l’humain, qui est qu’on ne désire jamais un objet que si l’on suppose qu’un rival le désire aussi et déjà. Ce faisant, le désir étant toujours triangulaire, le protagoniste principal finit par désirer, plus que l’objet, le rival lui-même, qui devient ce que Girard appelle un « modèle-obstacle ». Pour obtenir ce que ce rival possède, ou du moins désirer autant qu’il désire, c’est à lui qu’il faut se conformer, c’est lui qu’il faut in fine vouloir devenir.
Girard établit donc cet axiome psychologique, sur de solides fondements dans son premier ouvrage, Mensonge romantique et vérité romanesque (1961). Il distingue deux types de médiation, une médiation externe, où l’objet du désir est de toute façon inaccessible, par son irréalité, et ne fait qu’entretenir le sujet dans un genre de rêverie, comme c’est le cas de don Quichotte, et un désir interne, où le rival étant immédiatement à portée de main, le héros va tout faire pour travestir son mimétisme. C’est le « mensonge romantique ». Selon Girard, ce déguisement de la vérité du désir est l’objet de toute littérature romanesque, au moins occidentale.
Même s’il fut salué par un Lucien Goldmann en France, ce livre venant au jour en pleine gloire structuraliste, que les considérations psychologiques n’émeuvaient guère, ne connaît pas immédiatement un grand succès, et c’est aux États-Unis surtout que Girard captera un public, enseignera de longues années et déploiera ses théories. Quittant l’analyse purement textuelle pour aborder aux rivages autrement plus généraux de l’anthropologie, le professeur de Stanford met à profit sa découverte du système mimétique pour révéler ce qui constitue selon lui le fondement de toute société, de toute polis, depuis le commencement de l’humanité : l’expulsion de la violence collective par la création du bouc émissaire, et son sacrifice.
Ce 
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