Lorsque l’on parle du « Dieu des chrétiens » et du « Dieu des musulmans », on ignore généralement les doctrines sous-jacentes des deux religions. Essai d’éclaircissement.
Dans nos rencontres, l’enjeu fondamental est notre vision de Dieu. Cette vision n’est pas innocente. Elle conditionne, même à son insu, l’idée de chacun pour aller à Dieu, sa manière d’être avec Lui, sa vision du monde, des autres, de soi-même, et sa manière de vivre avec tout ce monde ! L’interreligieux engage le sens profond des choses et de nos existences. Il nous touche au plus profond de nous-mêmes et entraîne chez chacun sans doute quelque peur. On ne peut prendre cela à la légère.
Depuis l’hégire de Mahomet en 622 jusqu’aux indépendances des pays musulmans vers 1962, la plupart du temps, chrétiens et musulmans se sont trouvés en opposition géo-politique : Mahomet et ses 60 expéditions militaires à Médine en 10 ans, l’écrasement de la révolte des tribus arabes (la Ridda : apostasie) à sa mort, le siècle des conquêtes sur les deux grandes puissances fatiguées de l’époque (Byzance et la Perse), le recul au moment des croisades et de la Reconquista en Andalousie, la course barbaresque en Méditerranée (un million d’Européens pris en esclavage et islamisés), la reprise des conquêtes avec les Ottomans jusqu’au siège manqué de peu à Vienne en 1683, tout cela avec la pression à l’islamisation des chrétiens orientaux, enfin la colonisation occidentale. Certes il y eut des hauts et des bas, ne soyons pas simplistes. Il reste que l’ensemble de cette situation demeure impressionnant. La difficulté des relations islamo-chrétiennes a été massive.
On comprend le retard dans la connaissance et la compréhension mutuelle. Chacun est dans « sa bulle » communautariste comme le rappelait souvent Mgr Pierre Claverie. On connaissait les fêtes religieuses des uns et des autres, et les différences les plus apparentes, sans en mesurer assez la cohérence profonde. On se contentait d’une perception extérieure mêlée de polémique, les chrétiens assujettis à l’autorité musulmane risquant leur situation ou leur vie. C’était, et encore dans un certain nombre de pays, « la haine cordiale » inavouée.
Vatican II, après les indépendances, nous a donné un tout autre esprit et un autre regard sur les musulmans (Nostra aetate 3). Après un temps de réelle joie dans cette nouvelle attitude, depuis 1980 beaucoup se sont installés dans un confort psychologique et affectif à bon compte : plaire à l’autre pour permettre la rencontre, laquelle me fait plaisir. Le musulman en général, manquant gravement de liberté (sans le dire), n’est pas prêt à reprendre les choses à nouveau frais ; aussi impose-t-il avec très grande gentillesse une confusion doctrinale qui le préserve. Mais la gentillesse fait tourner en rond, et rend impossible un rapport de vérité pour un dialogue dans la « compréhension mutuelle » de Vatican II. C’est sans doute ce qui est arrivé au groupe Magdala (Fraternité monastique de Jérusalem, Saint-Gervais, Paris) qui vient d’arrêter ses rencontres. Cette gentillesse peut être en fait stérilisante.
Connaître les différences
Vous doutez de cette confusion lors des rencontres avec le musulman ordinaire ? Pourtant il ne cesse d’aborder la doctrine (donc de fait non réservée aux spécialistes, qu’on le veuille ou non) : nous avons le même Dieu ; nous sommes tous fils d’Abraham ; l’islam est dans la continuité du judaïsme et du christianisme ; nous reconnaissons Jésus, et tous les prophètes ; le tronc commun des trois religions monothéistes ; les trois « religions du Livre » ; en islam, Dieu est proche ; nous pouvons nous aussi dire « Notre Père » ; chez nous aussi Dieu aime… Tous ces propos cachent des significations très différentes que la plupart ne démêlent pas. Tous les mots sont à prendre dans un autre sens parce qu’ils sont dans une autre cohérence : C’est ça et ce n’est pas ça, c’est