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Bébé-médicament ou bébé-instrument ?

Pierre-Olivier Arduin

Source :La Nef n°224 de mars 2011
Pour la première en fois en France est né un bébé conçu à la suite d’une sélection génétique dans le but de soigner un aîné souffrant d’une maladie familiale. Une étape de plus dans la dérive eugéniste et l’instrumentalisation de l’être humain.

Nouveau coup d’éclat de René Frydman, concepteur du premier bébé éprouvette français en 1982, qui a annoncé à grand renfort de publicité la venue au monde du petit Umut-Talha (en turc, « notre espoir »), le premier bébé-médicament français. Le plan communication était savamment orchestré. Le professeur Frydman n’a en effet révélé la nouvelle de la naissance – advenue le 26 janvier – que le 8 février suivant, jour de l’ouverture à l’Assemblée nationale du réexamen de la loi de bioéthique, avec l’objectif assumé de peser sur le débat parlementaire. « À propos de ce projet de loi de bioéthique […], j’ai le sentiment qu’une chape de plomb s’abat sur la pensée. J’espère que la naissance d’Umut-Talha fera avancer les choses » (1), a ainsi confié l’intéressé.

La technique repose sur la mise en œuvre d’une fécondation in vitro classique dans le but de constituer un panel d’embryons aussi extensif que possible. Le procédé nécessite en effet de combiner en laboratoire deux étapes : un diagnostic préimplantatoire (DPI) pour s’assurer que l’embryon n’est pas porteur de la maladie (choix eugéniste négatif), puis un typage génétique HLA permettant d’identifier, parmi les embryons indemnes, ceux qui seront compatibles sur le plan immunologique avec le frère ou la sœur malades (choix eugéniste positif). Dans le cas de cette famille, les aînés sont atteints de béta-thalassémie, une maladie du sang fréquente sur le pourtour méditerranéen lié à une anomalie génétique de l’hémoglobine. Le but est de prélever à la naissance dans le cordon ombilical de l’enfant les cellules souches sanguines qui seront ultérieurement greffées à l’aîné malade.

Cette pratique est contestable à plus d’un titre. L’équipe médicale n’ignore pas en effet que statistiquement le gâchis sera lourd pour espérer obtenir un embryon « sur mesure ». Les embryons malades, comme dans tout DPI, sont considérés comme indignes de vivre et donnés en conséquence à la recherche ou simplement détruits. Mais ce qui est nouveau ici, c’est que les embryons sains dont les critères d’histocompatibilité ne répondent pas aux attentes des biologistes sont eux aussi voués à la mort. Dans une fécondation in vitro de routine, les embryons sont théoriquement conçus, au moins dans un premier temps, à des fins procréatives. Ce n’est qu’a posteriori, en cas d’extinction du « projet parental », que le couple peut abandonner ces embryons surnuméraires, ce qui constitue déjà en soi une grave transgression. Avec le bébé-médicament, le rejet des embryons sains mais non compatibles est prévu dès l’initiation du processus : il est donc programmé. Les protagonistes savent en toute connaissance de cause qu’ils ne garderont pas ces embryons jugés par définition inutiles.

Par ailleurs, la procréation humaine est détournée au profit du projet de création d’un être humain dont la « mission » principale est d’être un médicament. Il n’a d’autre choix que d’endosser le statut de réservoir de cellules pour son aîné malade, soumis à un projet prédéterminé par autrui. La technoscience a alors toute latitude à exploiter les produits de son corps à la fabrication duquel elle aura en grande partie contribué. L’utilitarisme est poussé ici à l’extrême, réduisant une personne humaine à un objet jugé à l’aune de son utilité technique.

En charge des questions de bioéthique au sein de l’Église de France, Mgr d’Ornellas a immédiatement demandé aux députés d’interdire cette pratique pour « rendre à notre tradition juridique sa cohérence autour du respect de la dignité humaine qui postule qu’aucun être humain ne peut servir de moyen […] et que chaque enfant a le droit inaliénable de naître pour lui-même 
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