Pendant que la classe politique française, à la hauteur de ses immortels idéals, débat de la répartition des fauteuils au futur Conseil municipal de Paris ou lance des concours de Miss et Mister Primaire, Rome parle. Et quand Rome parle, c’est la voix de l’univers que l’on entend, une voix dans la tessiture de laquelle les pauvres forment le chœur dominant. Étrange symphonie pour nos oreilles de dominants et de nantis que celle que joue la Ville éternelle : car nous autres, Français de vieille race, habitués d’être choyés de Rome pour notre fidélité, à être tancés parfois pour notre superbe, oyons ici rien moins que l’annonce que le poids du corps chrétien s’est déplacé aux antipodes. Oh, ne craignons rien, Rome est toujours dans Rome mais elle ne peut l’être et y demeurer si elle n’est pas capable d’opérer cette conversion – comme on dit en alpinisme, je crois – et de déporter son regard vers ses fils qui la réclament. Devant ces fils prodigues, ouvriers de la onzième heure peut-être – et qu’y pouvaient-ils si les missionnaires les ont rejoints bien plus tard qu’ils ont rejoint nos ancêtres gallo-romains ? –, maugréerons-nous et taperons-nous du pied ? C’est le risque que nous prenons à mal comprendre le texte révolutionnaire qu’a donné le Conseil pontifical Justice et Paix.
Christophe Geffroy, dans son éditorial, revient avec précision, minutie et intelligence sur l’essentiel du propos. Nous aimerions seulement nous attarder un peu sur la surprise que constitue pour de vieux cœurs souvent souverainistes la fin de la proposition : « Il ne faut pas avoir peur de proposer des nouveautés, nous est-il dit, même si elles peuvent déstabiliser les équilibres de forces préexistantes qui dominent sur les plus faibles. Elles sont la graine qui, mise en terre, germera et ne tardera pas à porter ses fruits. » L’Église, une fois nouvelle, non par la force de sa puissance temporelle (qui n’existe pas), mais par la profonde intelligence de sa foi qui nourrit un amour sans condition de tout le genre humain, fait trembler l’ordre admis. L’Église montre qu’elle est de cette tradition qui est seule révolutionnaire quand elle invoque avec Paul VI « l’“imagination prospective”, capable de percevoir dans le présent les possibilités qui y sont inscrites, et d’orienter les hommes vers un avenir nouveau. »
Libérer l’intelligence, c’est ce que réclame le Saint-Siège et cela ne se fera aujourd’hui dans les ordres politique et économique qui sont tant liés qu’en remettant en cause une « forme corrompue de nationalisme […] suivant lequel l’État estime pouvoir, de façon autarcique, réaliser le bien de ses concitoyens. »
L’Église, par ce texte, ramène tranquillement le pacte westphalien à sa juste mesure, qui était transitoire comme un moindre mal, et réclame un nouvel effort vers le Bien commun.
Il va bien entendu y avoir des « mais », des « si », des « non, pas tout à fait » de toutes les obédiences catholiques. Un tel texte qui ravale les prétentions des fanatiques du libéralisme comme celles des gardiens de l’État fort ne peut susciter l’adhésion sans réserve au premier instant. Pour nous, en tant qu’il combat ces deux erreurs de la modernité, il nous convient parfaitement.
Mais nous comprenons qu’il hérisse le poil de certains. Nous leur recommandons, quand bien même ils se trouvent démunis devant l’utopie créatrice portée ici de se mettre à l’école de l’espérance et de méditer ceci : « Il est possible, grâce à un engagement d’imagination communautaire, de transformer non seulement les institutions, mais aussi les styles de vie, et de susciter un avenir meilleur pour tous les peuples. »
Les catholiques français, si je ne m’abuse, luttent depuis au moins deux cents ans pour refonder une société sur d’autres bases que celle de l’argent, du pouvoir et du monstre froid. L’occasion leur en est enfin donnée, maintenant que s’effondre par la voie de la finance, ce qui les