L’histoire a parfois des ironies propres à chatouiller les zygomatiques des plus blasés d’entre nous : qui eût jamais, et il y a trois mois encore, sinon dans ses plus doux rêves ou ses pires cauchemars, c’est selon, imaginé que la France se trouvât, étonnée encore d’elle-même, jetée un instant seulement dans les bras de la rejetonne du plus fieffé des provocateurs politiques, du plus communément haï des tribuns contemporains ? Les temps changeront sans doute, l’époque passera, l’épisode finira, tout cela n’étant que turpitude humaine qu’un peu de sable efface comme disait l’autre, mais Marine ou pas Marine, le sketch aura néanmoins signé une fois pour toutes la faillite d’une certaine hégémonie qui se disait politique quand elle n’était que l’écume d’un vague spectacle de moins en moins drôle à mesure que les dangers réels se précisaient. Le dénouement nous paie heureusement de cette longue patience.
Voir, seulement voir et entendre, le dépit, la débandade, la stupéfaction, la sidération d’une classe que sa dénationalisation préservait pour jamais, croyait-elle, de tout revers de fortune est un spectacle dont on ne se lasse pas si aisément. Quoi ! leur argent, leur bonne conscience, leurs cours de morale, leur clinquant, leur domination en toutes matières, médiatiques, économiques, financières, culturelles et éthiques, rien qui leur soit plus soudain d’aucun secours ? Eh quoi ? C’était ça, leur pouvoir, ce colosse aux pieds d’argile qu’un souffle de fronde populaire effondre ? Il renverse les puissants et même si Marine Le Pen n’a rien d’une sainte de vitrail, elle incarne pour un moment un mouvement qui la dépasse largement et qui a la puissance de se changer en événement historique. Car il n’y avait pas de raison que seul l’autre côté de la Méditerranée ait droit à se débarrasser de ses despotes. Il est vrai que les nôtres le sont d’une autre façon, et que le sang n’est heureusement pas requis pour les humilier. Non. Mais la démocratie que l’on a faite « d’opinion » a des ressorts cachés que l’on aurait tort de ne pas exploiter.
Ce que signent les 20 % sondagiers de Marine Le Pen, frêle effluve d’un bouleversement encore à venir – qui peut-être ne viendra pas, car il n’y a guère de lois strictes en histoire politique –, c’est surtout le désastre total, complet, final, magistral d’une fausse élite qui, ayant su régner par le sophisme durant plus de trente ans, a fini par buter si assurément contre le réel qu’elle semble sombrer d’un seul coup, Titanic des heures postmodernes. Que reste-t-il de leurs beaux projets, sinon de sinistres ruines qu’il faudrait trois générations pour déblayer ? L’euro a fait la preuve de son impuissance, leur éducation nationale amputée claudique, l’intégration qui se doublait nécessairement de la haine de la France n’a évidemment jamais fonctionné, les ravages d’un néolibéralisme mondialisé ne sont plus à montrer, la pauvreté s’étend, la pauvreté de tous les étages anthropologiques, etc. Tout cela est bien connu. Ce qui l’était moins, c’est l’impuissance de ces puissants de plateau-télé à y remédier. Pour la droite sarkozyste, c’est Sedan, pour la gauche socialiste, mai 40. Nul ne sait plus sans jeu de mots où est véritablement le front, ni comment le suturer.
Ce que le chiffre de Marine Le Pen manifeste, c’est peut-être, soyons optimistes, l’effort de ces habitants de France de se reformer en peuple, pour reconstruire une nation paisible et grande. Cela, ce n’est certainement pas Marine Le Pen qui l’a inventé. Mais puisse l’avenir, quel qu’il soit, se souvenir de ce cri des gorges longtemps tu.
Jacques de Guillebon