«L’amour dans la vérité » : petite phrase qui a l’air de rien et qui, si l’on y réfléchit, résume au plus profond l’encyclique de Benoît XVI qui porte ce beau titre, Caritas in veritate. Car c’est bien d’amour dont notre monde a besoin, mais un amour ancré dans la vérité concrète des choses, contre tous les relativismes actuels une fois de plus épinglés par le pape. Ce texte est fondamentalement un message d’espérance contre toutes les peurs qui nous gouvernent, principalement la peur des hommes et de leur trop grand nombre, la peur de manquer ! Dieu, créateur de la terre, a donné aux hommes la mission et aussi les moyens de maîtriser le monde qui nous a été donné : personne n’est de trop et chacun y a sa place. Il n’y a aucune fatalité ou loi inexorable qui empêcherait de nourrir et faire cohabiter pacifiquement la population du globe ; l’homme, aidé par Dieu, peut transformer ce monde en faisant progresser l’amour et la justice. « Cette espérance, écrit le cardinal André Vingt-Trois, se fonde sur une conviction : dans l’univers, l’être humain a une dimension particulière qui lui permet de n’être pas soumis à la domination mécanique des phénomènes, qu’ils soient naturels ou économiques et sociaux. Il assume cette dimension particulière dans la mesure où il reconnaît qu’il se reçoit dans une relation à un plus grand que lui, un Absolu, plus grand que chacune de nos existences » (1).
On est là au cœur de la dimension théologique de la doctrine sociale de l’Église que beaucoup omettent souvent. En effet, combien de fois n’a-t-on pas entendu demander, d’un air ironique, si cette doctrine sociale était une « troisième voie » entre libéralisme et socialisme ? Bien évidemment, elle ne l’est pas, tout simplement parce qu’elle ne se place pas au même niveau. Socialisme et libéralisme sont des systèmes politiques qui relèvent plus ou moins de l’idéologie en ce sens que l’expérience concrète ne leur sert guère de leçon. La doctrine sociale de l’Église s’appuie sur le réel – elle est donc accessible par n’importe quel non-croyant doué de raison –, mais aussi sur la Révélation. Autrement dit, cette doctrine sociale est incompréhensible si on la déconnecte de l’anthropologie chrétienne qui en est la base : l’homme étudié dans son cadre économique et social, n’est pas un individu isolé, c’est un être également spirituel, enraciné dans une culture et une patrie, une personne à la dignité inaliénable car créée à l’image de Dieu.
L’imposture est donc soit de tirer d’un côté la doctrine sociale de l’Église, du côté du libéralisme ou du socialisme selon les uns ou les autres – ainsi, Paul VI aurait plutôt penché du côté socialiste et Jean-Paul II du côté libéral ! –, soit de faire croire qu’il ne peut exister d’alternative entre le libéralisme et le socialisme, et qu’en conséquence, la doctrine sociale de l’Église, qui rejette en réalité très clairement l’un et l’autre dans leurs acceptions idéologiques, est une utopie qui ne pourra jamais voir le jour. Cette imposture s’appuie sur une confusion : faire croire que le principe du marché tel que l’admet l’Église, système qui est celui de la liberté d’initiative privée, se confond avec le capitalisme financier tel qu’il s’est développé aujourd’hui. Depuis Rerum novarum (1891) au moins, personne ne peut ignorer que l’Église a toujours condamné le libéralisme idéologique qui idéalise les vertus de la concurrence, affirme que les régulations sur le marché s’opèrent au mieux spontanément sans intervention de l’État, qui justifie le profit comme fin en soi et absolutise la propriété privée. Aujourd’hui, cependant, le système capitaliste a franchi une étape supplémentaire qui est celle de la « financiarisation » de l’économie : très concrètement, le libéralisme ne défend pas la liberté de création de la petite entreprise à taille humaine dont les propriétaires – les « capitalistes » – étaient également les dirigeants (voire bien