Je suis heureux de m’arrêter ici sur le livre Pourquoi le christianisme fait scandale (1), de Jean-Pierre Denis, directeur de La Vie, car c’est un signe des temps. Oui, un signe des temps, non pas tant d’en parler, mais de pouvoir le faire d’une façon franchement positive : cela ne m’étonne pas de Jean-Pierre Denis avec lequel j’ai eu l’occasion de débattre plusieurs fois et dont j’admire l’intelligente lucidité, mais avouons qu’il eut été peu probable il y a encore moins de dix ans de vanter ici un essai du directeur de La Vie, c’est bien la preuve que les anciens clivages volent peu à peu en éclats et tant mieux… Non qu’il n’y ait plus de divergences, mais les écarts se resserrent indubitablement avec une tendance très nette vers un esprit que je qualifierais, au risque de choquer, de plus « romain », dans le sens de moins contestataire de l’autorité de l’Église : je ne le dis pas dans un esprit de « victoire » pour nos idées, car ce n’est pas de cela qu’il s’agit – ce serait au reste bien présomptueux. Mais il est heureux de constater que nous nous retrouvons désormais sur nombre de sujets essentiels et qu’il est plus facile aujourd’hui de débattre sereinement, et en toute charité, à la fois de ce qui nous unit et de ce qui continue de nous diviser.
Jean-Pierre Denis nous brosse un vaste tableau qui montre comment le christianisme, de culture dominante, s’est retrouvé marginalisé et rejeté à la périphérie, ce qui n’empêche pas ses adversaires de le considérer toujours comme un danger majeur – cela montre au passage qu’il n’est peut-être pas si moribond que cela. Les idées jadis anti-conformistes et subversives sont devenues ultra-majoritaires et forment maintenant ce que l’on appelle l’idéologie (archi) dominante. Le christianisme est ainsi devenu une « contre-culture », la seule qui ait une force et une cohérence interne capables de s’opposer à l’évolution mortifère de la société moderne.
L’analyse qu’en fait Jean-Pierre Denis est souvent remarquable, il montre bien comment la notion de liberté a changé de nature pour conduire au triomphe de l’individualisme, c’est-à-dire à la totale autonomie de l’homme, non seulement de la religion, mais de toute tutelle placée au-dessus de lui (la loi naturelle) : « L’individu doit pouvoir s’autoconstruire sans restriction en inventant sa propre identité, sans tenir compte des déterminismes sociaux ou culturels. » Et « l’État est mis en demeure de s’ajuster en permanence, afin de donner une reconnaissance légale à ces particularités de plus en plus mouvantes » (p. 155). Toute « avancée » est ainsi revendiquée au nom d’une fausse conception de l’« égalité », car sans souci de justice et du bien commun – ce que tentait le droit dont les pensées ultra-égalitaires et ultra-libérales sapent les fondements en gommant toutes les différences légitimes jusqu’à la protection des plus faibles. Ainsi se rejoignent revendications libertaires et libéralisme, le marché tout puissant et libre ayant affaire à un individu vulnérable, détaché de tous ses liens naturels. Mais cette victoire apparemment complète du libéralisme n’est qu’illusion, et pas seulement en raison de la crise financière de 2008 : ce système est incapable de répondre aux besoins profonds de l’homme.
Certes, j’ai noté ici ou là des points de désaccord, notamment sa vision historique de l’Église – avec les inévitables divergences sur l’institution et sa nécessaire « évolution » – qui suppose une « rupture » entre un passé marqué par une organisation trop prégnante (2) et un temps présent plus respectueux des consciences et donc plus fidèle à l’Évangile de ce point de vue. Dans cet esprit, il reproche aux papes leur hostilité aux aspects positifs de la modernité provenant de la Révolution, arguant que c’est ce rejet qui a accéléré le processus de sécularisation : ce n’est pas le lieu ici d’argumenter, mais il ne faut pas oublier que c’est la Révolution et la modernité