Les ancres dans le ciel (1), le dernier livre de Rémi Brague, est un essai de première importance qui analyse lumineusement l’une des causes fondamentales de la mort démographique de l’Europe, autrement dit de son irrémédiable déclin si cette tendance n’est pas inversée. C’est de plus un livre qui se lit très agréablement, tant notre auteur sait manier une langue limpide et claire.
Quand on cherche à expliquer les raisons de la crise profonde de notre civilisation, on évoque de multiples causes d’origines diverses, qu’elles soient historiques, politiques, économiques, psychologiques même, etc. Le sécularisme, le matérialisme, l’hédonisme, le consumérisme, le rejet des « valeurs », la haine de soi, une démocratie veule gouvernée par le « politiquement correct »… tout cela est juste dans son ordre. Mais si l’on pense que les idées ont un rôle primordial en ce qu’elles préparent les grands mouvements de l’histoire, nul doute alors que la plupart de nos maux ont une source à ce niveau. Et tout ce qui touche au monde de l’esprit relève, à un moment ou à un autre, d’une partie de la philosophie dont l’objet est le « pourquoi » des choses.
Or, la thèse que démontre brillamment Rémi Brague est que ce dont souffre notre civilisation européenne est d’abord d’un rejet de la métaphysique. C’est évidemment une analyse rarement formulée, car le grand public ne s’intéresse guère à la métaphysique réputée inaccessible et réservée aux spécialistes – ce qui n’est pas complètement faux – et les philosophes eux-mêmes l’ont plus ou moins boudée depuis pas mal de temps – Jacques Maritain ne disait-il pas que les philosophes modernes étaient depuis Descartes des « idéosophes » ? Certes, ce rejet n’explique pas tout, bien sûr, mais il permet de comprendre pourquoi une partie croissante de nos contemporains refuse sciemment de donner la vie (2). Un tel refus, s’il s’étendait encore, conduirait à la disparition rapide des peuples européens. Mais déjà l’Europe est sur une pente fatale, car sa démographie est loin d’atteindre le simple seuil de renouvellement des générations et c’est donc à petit feu qu’elle est en train de mourir dans une affligeante indifférence !
Rémi Brague explique clairement dans l’entretien l’enchaînement fatal : comment le rejet de la métaphysique de l’être – l’être s’identifiant au bien – conduit, de fil en aiguille, à réduire l’être à l’existence, puis celle-ci à la contingence ; le bien n’étant plus dans l’être même, il s’installe dans la volonté. Ainsi, Dieu n’est plus le Bien, mais celui qui veut le bien : « Dieu veut donc pour les créatures un bien qu’Il n’est pas » (p. 48). Dès lors, « le désir de l’Être comme convertible avec le Bien […] devient simple désir de persévérer dans une existence devenue moralement neutre » (p. 49). Avec le darwinisme, on en arrive même à une vision de l’homme comme fruit d’un simple hasard, tandis qu’un Schopenhauer déconnecte la volonté de la raison, la volonté de vivre n’étant plus qu’une force aveugle et instinctive indépendante de tout bien. Conséquence : la vie n’a plus de sens ; et l’athéisme, en déroulant sa logique, n’a aucun argument pour justifier de donner la vie si l’être en soi n’est pas un bien. Rémi Brague cite ici Rousseau, en l’occurrence visionnaire, quand il écrit que « ses principes [de l’athéisme] ne font pas tuer les hommes, mais ils les empêchent de naître » (p. 108).
C’est le stade vers lequel nous nous acheminons : l’extinction démographique de la planète, ou du moins déjà d’une partie d’entre elle, est devenue, à l’heure de la maîtrise de la fécondité via la contraception, une menace plus tangible que l’autodestruction par l’atome.
Rémi Brague nous propose un autre ouvrage, fruit d’un échange avec Mgr Jean-Pierre Batut, qui cherche à cerner ce qui distingue le Dieu des chrétiens de celui des autres religions (3). Il nous livre ici la substance d’un livre plus étendu, Du Dieu des