La Nef – En tant que pasteur luthérien, pourquoi êtes-vous entré dans la
franc-maçonnerie ? N’y a-t-il pas d’incompatibilité entre protestantisme et franc-maçonnerie ?
Père Michel Viot – J’ai été ordonné pasteur le 5 mai 1968 et initié franc-maçon à la Grande Loge de France en novembre 1968. Comme fils de maçon j’aurai pu être initié bien plus tôt, mais je ne l’ai pas voulu. Je souhaitais qu’on ordonnât un pasteur franc-maçon et non l’inverse pour que mon attache première, l’Église de Jésus Christ, fût clairement posée. Cela dit je suis entré en maçonnerie pour plusieurs raisons, admiration pour mon père et quelques-uns de ses amis qu’il m’avait fait connaître. Leur ouverture d’esprit, leur culture, leur sens de la fraternité m’avaient impressionné.
Pensez aussi à l’époque : 1968 avec son cortège de démagogie et de violence. L’Église luthérienne de Paris ne fut pas touchée par ces folies et je savais qu’il en était de même à la Grande Loge de France qui m’apparaissait comme gardienne de traditions utiles à la société.
Enfin depuis la création de la Grande Loge de Londres en 1717, il n’y avait jamais eu de conflit entre le protestantisme et la franc-maçonnerie. La maçonnerie anglo-saxonne n’a jamais subi les tristes changements de la maçonnerie latine, c’est-à-dire le virus politique et anticlérical. Il y avait des évêques anglicans et luthériens francs-maçons et d’ailleurs la franc-maçonnerie scandinave était exclusivement chrétienne. Le baptême était exigé pour y être admis.
Qu’est-ce qui vous a poussé à revenir finalement dans l’Église catholique et devenir prêtre ?
J’ai en effet été baptisé catholique peu après ma naissance en 1944, comme mes deux sœurs, car mon père, bien que maçon, était catholique, je l’évoque souvent dans mon livre.
Dès l’âge de dix ans, à cause d’un voyage à Lourdes, j’ai été marqué par la piété mariale et c’est la Vierge Marie qui m’a donné envie de connaître son Fils. Mon père, sans m’obliger, m’a alors conseillé d’aller au catéchisme pour étudier la Bible et connaître le Christ. Interrogeant mes camarades de classe et assistant de temps en temps à des messes, je n’avais pas alors le sentiment, à tort ou à raison, que la Bible était le fondement de l’enseignement de l’Église. J’ai trouvé, au cours de vacances en Alsace, des luthériens et l’enseignement de la Bible que je souhaitais, le tout s’étant poursuivi à Paris avec des pasteurs vis-à-vis desquels je serai toujours reconnaissant. Il m’a fallu mes études de théologie, des professeurs à l’esprit œcuménique pour que je me réintéresse au catholicisme (vers l’âge de 22 ans). Mais je pense que le plus important a été la prière à la Bienheureuse Mère de Dieu à qui je suis toujours resté fidèle. Et il y a eu les rencontres déterminantes du RP Michel Riquet et de Mgr Daniel Pézeril (qui n’ont jamais été francs-maçons, je le répète) pour me montrer un visage du catholicisme que je ne connaissais pas.
Ensuite et pour faire bref, il y a eu ma participation à la commission de théologie de mon Eglise où j’ai compris que certains problèmes doctrinaux du XVIe siècle pouvaient être résolus, notamment celui qui concernait la justification par la foi. En 1997, j’étais évêque luthérien de Paris (inspecteur ecclésiastique) depuis un an. J’ai eu le grand bonheur d’être présenté au Bienheureux Jean-Paul II. En me donnant une accolade que je n’oublierai jamais, il m’a demandé de saluer de sa part ma communauté et m’a murmuré à l’oreille son espoir de voir aboutir le projet de déclaration commune sur la justification par la foi. Ce vœu fut réalisé deux ans plus tard en 1999 à Augsbourg. Pour moi, ce n’était qu’une étape, il fallait répondre à l’encyclique Ut unum sint (1995), mais je ne fus pas suivi. Et les opposants aux accords d’Augsbourg profitèrent de l’an 2000 et de la proclamation d’indulgences par Jean-Paul II pour répandre le bruit que Rome tenait un