Normalien, agrégé de philosophie, historien des idées, professeur de philosophie politique à l’École des Hautes Études en sciences sociales, directeur du Centre d’Études politiques Raymond Aron, grand connaisseur de Tocqueville et de la pensée libérale, Pierre Manent est aussi un homme de foi dont le dernier ouvrage est un vibrant plaidoyer pour la nation. Entretien.
La Nef – Pourriez-vous évoquer en quelques mots votre parcours et votre formation, et nous dire un mot de deux de vos maîtres : Louis Jugnet et Raymond Aron ?
Pierre Manent – Oh, ma formation a suivi un chemin parfaitement balisé : école communale, lycée classique, en l’occurrence le lycée Pierre de Fermat à Toulouse, la rue d’Ulm et l’agrégation de philosophie. En classe préparatoire, j’ai eu pour professeur de philosophie Louis Jugnet, qui était un remarquable enseignant et un homme singulier et attachant. Thomiste, il m’a enseigné beaucoup de bonne philosophie, mais surtout, il m’a fait découvrir l’immense domaine de la religion catholique. Qu’il y eût quelque chose à savoir en matière de religion, c’est ce que je ne savais pas alors, et que la plupart de nos contemporains ignorent. Jugnet bataillait alors contre les effets du concile Vatican II, défendant avec beaucoup de sérieux et de hauteur un catholicisme traditionnel un peu roide, mais qui me donnait plus à admirer et à comprendre que la bouillie pour les chats alors servie dans les cantines post-conciliaires. Curieusement, cet homme qui avait été passionnément maurrassien, et qui gardait au féroce enfant de Martigues une admiration que je ne partage pas, me conseilla d’« aller voir Aron » lorsque je serais à Paris.
Si, en effet, j’allai voir Aron après deux ans à la rue d’Ulm, ce n’est pas seulement pour suivre la suggestion de Jugnet. C’est surtout parce que, au début des années 70, la vie intellectuelle à l’École et plus généralement à Paris était décourageante et même désespérante. Mes condisciples politisés se répartissaient entre maoïstes, polpotistes, staliniens « scientifiques » ou staliniens « humanistes », trotskistes de l’une ou l’autre observance, j’en oublie. Bref, j’avais le sentiment d’être dans une nef des fous qui tirait des bords très loin du monde réel. Or, c’est ce monde que je voulais connaître et comprendre. Aron m’introduisit au monde réel. Il m’apprit, non seulement par ses livres, mais plus encore peut-être par sa conversation et, si j’ose dire, sa manière de se tenir dans le monde, que seule une longue éducation de l’intelligence et du jugement permet de s’orienter avec un peu de sûreté dans la vie politique, que, comme Jugnet me l’avait appris pour la religion, il y a quelque chose à savoir en politique, mais aussi qu’il y a des dispositions ou des vertus à acquérir ou à nourrir, et d’abord la justice et le courage. Aron, ce fut d’abord pour moi le séminaire d’Aron, où je rencontrai d’autres échappés de la nef des fous, qui devinrent et restèrent mes amis. C’est un trait d’Aron que son portrait officiel ignore, mais ses amis étaient amis entre eux, ce qui est une chose rare.
Qu’est-ce qui vous attire dans la pensée de Tocqueville et en quoi est-elle encore d’actualité ?
Je ne suis pas un spécialiste de Tocqueville. D’ailleurs j’espère bien ne pas être spécialiste de qui ou de quoi que ce soit ! Mais vous avez raison : à une époque, j’ai été subjugué par Tocqueville. Pourquoi ? Parce qu’il me semblait décrire de la manière à la fois la plus ample et la plus fine le monde social et humain qui m’entourait – qui nous entoure. Monde de la « passion de l’égalité », du « sentiment du semblable », du « panthéisme » où l’homme s’admire avec emportement et avalerait s’il le pouvait toutes les différences. Monde de « l’homme démocratique » où l’obsession de la justice égale fait oublier le souci de la grandeur – et rend d’abord incapable de reconnaître la grandeur. Tocqueville