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De Tocqueville à Aron

Pierre Manent


Source : La Nef n°182 de Mai 2007
flattait, mais en l’éduquant, un affect « antimoderne » que j’éprouvais assez vivement. Il m’incitait à chercher dans une vie politique démocratique renouvelée, à chercher dans la « liberté », les remèdes aux maux spirituels de la démocratie.
Aujourd’hui, si je lui garde mon admiration, je suis moins obsédé par la « différence moderne », et plus attentif à « l’ordre des choses humaines » qui enveloppe les Modernes comme les Anciens.

Dans un monde où l’on a besoin d'« étiqueter » tout le monde, on vous range dans la catégorie des « libéraux » : qu’en est-il en réalité de votre libéralisme ?

J’ai essayé d’étudier le libéralisme dans sa « longue durée », ce qui implique d’en ressaisir le sens originel. Ce sens, je le vois dans une réponse au problème théologico-politique propre au monde chrétien. L’État libéral, c’est un prodigieux artifice pour faire vivre ensemble le « républicain » et le « chrétien », celui dont les passions s’adressent à la cité profane et celui qui est tourné vers la cité de Dieu. L’ordre libéral, c’est l’ordre qui permet d’assurer la paix entre des hommes qui ne s’accordent pas sur la vérité. Ce n’est pas rien. En même temps bien sûr, c’est un ordre où le souci de la vérité tend à s’étioler.
Je ne suis pas très impressionné par les « systèmes libéraux », comme par exemple celui de Hayek. Si j’accepte cependant d’être désigné comme libéral, ce n’est pas seulement parce que l’expérience du xxe siècle incite à conclure en faveur du libéralisme, c’est aussi parce que, pour moi, un certain « libéralisme » est la modalité moderne du politique en tant que tel. On ne sort du libéralisme que pour tomber dans des utopies antipolitiques. Il y a, je le sais, un libéralisme qui veut substituer des « règles du jeu » à la prudence et aux vertus politiques, mais ce n’est pas le libéralisme d’Aron, ni le mien.

Votre dernier livre, La raison des nations, est un plaidoyer vigoureux pour la nation : pourquoi cette prise de position à contre-courant de l’idéologie dominante ?

Il y a des moments où on se sent obligé de crier, même si l’on n’aime pas ordinairement élever la voix. Les classes politiques européennes, particulièrement la nôtre, nous ont entraînés dans une entreprise qui, après avoir produit beaucoup de bons effets, menace de disloquer l’Europe sous prétexte de l’unifier, et de laisser les Européens à la merci d’une configuration mondiale qui ne sera pas douce pour les lâches et les niais. Quelle entreprise ? Non pas la « construction de l’Europe », puisque l’on ne voit rien de tel, mais la dénationalisation des nations européennes sous la férule d’une idéologie intolérante qui nous interdit de reconnaître ce que nous fûmes et de défendre ce que nous sommes encore. Dans ces conditions, le propos de mon petit livre n’était pas de donner un coup de clairon patriotique, mais d’essayer d’expliquer que nos vieilles nations, tellement méprisées par nos nouveaux « ingénieurs des âmes », sont en vérité la forme politique propre à l’Europe, que ce que nous appelons l’Europe n’est advenu que par l’émulation entre ces corps politiques inédits. Bref, on ne peut pas détacher l’Europe de ce qui la constitue au sens fort du terme, à savoir la pluralité des nations européennes. Construire l’Europe de manière effective, ce n’est pas dénationaliser les nations, c’est articuler les projets nationaux à un projet commun aux nations qui ont encore assez de générosité pour envisager une telle chose – et il n’y en a pas vingt-sept en Europe !

Face à l'« européisation » du vieux continent et au « mondialisme » babélien sous influence américaine, peut-on encore sauver les vieilles nations européennes ?

Je ne sais pas. Je ne sais vraiment pas. Les Américains peuvent faire de grosses bêtises, mais ils ont un grand avantage sur nous : ils sont encore une nation complète et souveraine, qui n’a aucune 
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