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De Tocqueville à Aron

Pierre Manent


Source : La Nef n°182 de Mai 2007
neutralité impossible de la nation, vous transformez la France en argument publicitaire pour une laïcité de carton-pâte. Le surgissement de l’islam en France conduira naturellement à une certaine redécouverte de notre marque chrétienne.

Justement, comment analysez-vous le problème de l’islam en France et en Europe ? Et dans ce contexte que pensez-vous de l’adhésion de la Turquie à l’Union uropéenne ?

Je crois que l’islam en France et en Europe nous pose et se pose à lui-même une question insoluble. Qu’en adviendra-t-il ? Je ne sais.
Jamais les classes politiques européennes n’auraient eu l’idée de faire entrer la Turquie en Europe si leur perspective était simplement celle, rationnelle et politique, de construire l’Europe. Elles sont emportées par une passion religieuse, par la religion de l’humanité. C’est précisément parce que tout indique que la Turquie n’est pas compatible avec l’Europe qu’il faut l’y introduire : ainsi prouvera-t-on le dogme sur lequel repose la religion de l’humanité, à savoir qu’aucune différence entre les groupes humains n’est significative, qu’aucune différence entre les groupes humains ne peut être légitimement prise en compte. En particulier et spécialement, aucune différence religieuse. Bref, il s’agit d’introduire la Turquie en Europe non parce que la Turquie est laïque – elle n’est évidemment rien de tel, aucune nation n’est laïque –, mais parce qu’elle est musulmane. Les aveugles qui prétendent nous guider font le contraire de ce qu’ils croient faire. S’ils parvenaient à leurs fins, si la Turquie venait faire partie des conseils européens, nous n’aurions pas une Europe « simplement humaine », nous aurions une Europe musulmane, en tout cas une Europe à « marque musulmane ».
Ils ne parviendront pas à leurs fins. La Turquie serait déjà entrée si nos gouvernants pouvaient nous cacher et se cacher ce qu’ils font, s’ils pouvaient la laisser entrer sans prendre la décision, ou en laissant la décision se prendre toute seule. Aussi subjugués soient-ils par la religion de l’humanité, je ne crois pas qu’ils auront le courage de décider selon le dogme auquel ils croient. Car ils sont incapables de prendre aucune décision véritable.
Certes les récentes extensions de l’Europe se sont faites « aux instruments », sans même que l’on songe à débrancher le pilote automatique. Mais la Turquie, c’est autre chose. Ils savent qu’une telle décision, même prise en dormant, sera irréversible, et qu’elle scellera la fin de toute Europe possible. Auraient-ils le courage de dire à la Turquie que nous souhaitons les relations les plus amicales possibles, mais qu’elle nous laisse être ce que nous sommes comme nous entendons la laisser être ce qu’elle est, alors l’Europe prendrait une véritable décision fondatrice, la première depuis très longtemps. Les peuples comme les individus sont l’œuvre et le produit de leurs décisions.

Propos recueillis par Christophe Geffroy et Jacques de Guillebon

Pierre Manent : bibliographie
– La raison des nations. Réflexions sur la démocratie en Europe, Gallimard, 2006, 106 pages, 11 e.
– Cours familier de philosophie politique, Fayard, 2001, rééd. Gallimard, coll. « Tel », 2004, 346 pages, 8,90 e.
– La Cité de l’homme, Fayard, 1994, rééd. Champs-Flammarion, 1997, 295 pages, 8,50 e.
– Tocqueville et la nature de la démocratie, Julliard, 1982, rééd. Gallimard, coll. « Tel », 2006, 180 pages, 7,50 e.
– Histoire intellectuelle du libéralisme : dix leçons, Clamann-Lévy, 1987, rééd. Hachette-Pluriel, 1997, 250 pages, 6,90 e.
– Les libéraux (textes choisis et présentés), 2 vol., Hachette-Pluriel, 1986, rééd. Gallimard, coll. « Tel », 2001, 891 pages, 13,50 e.
– Naissance de la politique moderne : Machiavel, Hobbes, Rousseau, Payot, 1977 (non disponible actuellement). 
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