Deux livres de Newman m’ont plus particulièrement marqué : l’Essai sur le développement de la doctrine chrétienne et, plus encore, l’Apologia pro vita sua (1) qui est un chef-d’œuvre littéraire – Newman est un poète et écrit une fort belle langue – à mon sens comparable aux Confessions de saint Augustin. Forcé de s’expliquer sur sa conversion et sa bonne foi de catholique, Newman nous conte dans l’Apologia son évolution religieuse et les raisons de sa conversion. Passionnante évocation qui suffit à prouver combien l’auteur est un modèle pour l’époque actuelle, aussi bien par sa vie que par son œuvre immense, et donc combien sa prochaine béatification est un événement de première importance.
Comme son illustre compatriote saint Thomas More, Newman témoigne de la nécessité absolue de suivre sa conscience. Mais une conscience éclairée par la recherche incessante de la vérité et décidée à l’embrasser quoi qu’il en coûte. Sans souci de la vérité, la primauté donnée à la conscience, livrée à elle-même, peut conduire aux pires désastres. Rien de tel évidemment chez Newman, exemple d’honnêteté vis-à-vis de lui-même et des autres, de droiture et de loyauté, mais avant tout épris de vérité, seule façon d’être réellement libre.
Anglais jusqu’au bout des ongles, il est profondément attaché à la tradition anglicane et le spectacle d’une certaine décadence de son Eglise le conduit à réfléchir à la façon de la réformer pour la rendre plus fidèle au modèle apostolique primitif. Telle est l’ambition du Mouvement d’Oxford dont Newman est la figure de proue. « Ma bataille était contre le libéralisme ; par libéralisme, j’entendais le principe anti-dogmatique et ses développements » (2), écrit-il dans l’Apologia ; en appendice, il définit ainsi le libéralisme : « Le libéralisme est… l’erreur par laquelle on soumet au jugement humain ces doctrines révélées qui, par leur nature, le surpassent et en sont indépendantes ; erreur par laquelle on prétend déterminer, en pesant leurs mérites intrinsèques, la vérité et la valeur de propositions, qui s’appuient uniquement pour être reçues sur l’autorité de la parole divine » (3). Newman explique que les fondements de sa religion reposent alors sur trois principes : « le principe du dogme » – « la religion comprise comme un simple sentiment est pour moi un rêve et une dérision » –, ensuite celui « d’une Eglise visible ayant des sacrements et des rites, qui sont les canaux de la grâce invisible » (4), principes qui sont restés siens après sa conversion, et, enfin, troisième point, « que le pape personnifiait l’Antéchrist » (5), conviction qu’il a abandonnée en devenant catholique.
À l’époque du Mouvement d’Oxford, Newman est persuadé que l’Église d’Angleterre est la « Via Media » entre l’Église romaine, infidèle à l’Antiquité et qui ne peut, de ce fait, prétendre à dominer les autres Églises, ses « égales », et le protestantisme. Peu à peu éclairé par ses recherches – très attaché aux Pères, il est frappé par leur apport qui fait déjà apparaître un développement doctrinal –, il comprend que si l’Église catholique ne peut s’identifier avec l’Église primitive, elle n’a fait qu’en développer les potentialités sans lui être nullement infidèle : « Les vérités les plus hautes et les plus admirables, bien qu’elles aient été révélées au monde une fois pour toutes par des maîtres inspirés, ne sauraient être comprises d’emblée par ceux qui les reçoivent ; mais comme elles ont traversé des milieux humains, elles n’en ont demandé que plus de temps et une pénétration d’esprit plus profonde pour être parfaitement mises en lumière. C’est là ce qu’on peut appeler la théorie du développement de la doctrine » (6).
Mais qui dit développement de la doctrine, dit aussi autorité pour discerner les enseignements provenant de la Révélation, d’où la nécessité de l’infaillibilité qui a existé de tout temps dans l’Église mais qui n’a été explicitée qu’au concile