Nous entrons en cet an de grâce 2012 dans l’année du cinquantième anniversaire de l’ouverture du concile Vatican II (octobre 1962). Ce concile avait suscité une grande espérance et, au lieu du « printemps de l’Église » que beaucoup appelaient de leurs vœux, nous eûmes une longue tempête en nos pays de vieille chrétienté. Tempête qui coïncida avec une crise majeure des sociétés occidentales, lasses de leurs richesses et de leur bien-être, ayant perdu le sens de l’essentiel, et qui se manifesta notamment par une détestation de nous-mêmes et un vif rejet du passé. Et les hommes d’Église n’étaient pas les derniers à s’engouffrer dans cette impasse destructrice, bien souvent impunément. Bref, cette situation extrêmement confuse favorisa des attitudes fort diverses à l’égard du concile, dont trois positions de « rupture » qui peuvent se schématiser ainsi :
1) L’aile « progressiste », au nom d’un faux « esprit du concile », allait bien au-delà des textes et développait une conception évolutive et relativiste de la doctrine, qui était donc dans une rupture assumée avec le Magistère passé.
2) L’aile « bien-pensante » majoritaire tendait à absolutiser le concile, faisant de ce dernier un nouveau commencement, donc sans chercher à l’enraciner dans la Tradition tout en fermant les yeux sur les problèmes soulevés.
3) L’aile « traditionaliste » (principalement la Fraternité Saint-Pie X) a vu dans le concile une rupture doctrinale responsable de la crise post-conciliaire.
Face à ces attitudes, Benoît XVI a prononcé un discours prophétique à la Curie romaine, le 22 décembre 2005, discours souvent mal compris. En effet, le pape n’a nullement dit que le concile pouvait désormais être remis en cause et qu’il était maintenant possible de le critiquer à sa guise. À ceux, évoqués ci-dessus, partisans de « l’herméneutique de la discontinuité et de la rupture », il répond par « l’herméneutique de la réforme du renouveau dans la continuité de l’unique sujet-Église ». Car il est évident que Vatican II a apporté des choses nouvelles : tout au long de son histoire, l’Église a enrichi son Magistère, notamment en raison des circonstances et des changements de temps auxquels elle ne peut être étrangère. Et Benoît XVI a expliqué qu’« il fallait définir de façon nouvelle la relation entre foi et sciences modernes », ainsi que « le rapport entre Eglise et État moderne », ce second point entraînant lui-même une réflexion nouvelle sur « la tolérance religieuse » d’où est sortie la déclaration sur la liberté religieuse. « C’est précisément dans cet ensemble de continuité et de discontinuité à divers niveaux que consiste la nature de la véritable réforme », disait le pape. Et il poursuivait : « Ainsi, les décisions de fond peuvent demeurer valables, tandis que les formes de leur application dans des contextes nouveaux peuvent varier. » Cela signifie qu’il y a effectivement des discontinuités, mais que celles-ci concernent des éléments contingents de la doctrine.
Déjà, avant Benoît XVI, Jean-Paul II a développé un Magistère d’une immense richesse dont maints aspects précisent certains points controversés de Vatican II – songeons notamment au Catéchisme de l’Église catholique (1992). Les théologiens ont également travaillé sur ces questions. Mais à lire les opposants les plus radicaux au concile, on a l’impression que rien de tout cela n’existe. Leurs critiques n’ont pas varié depuis quarante ans, ils ne citent quasiment jamais ces explications – ne serait-ce que pour les réfuter. Pour ne prendre qu’un exemple très sensible, le Père Basile, moine du Barroux, a publié en 1995 une monumentale thèse de doctorat en théologie sur la liberté religieuse (1), qui est devenue incontournable sur la question, louée à Rome même (notamment par le cardinal Ratzinger), laquelle thèse montre de façon fort convaincante l’absence de rupture magistérielle sur le point central de ce nouvel enseignement : eh bien ! nos