«Qu’au nom de la tolérance la tolérance soit abolie, c’est une menace réelle, et c’est à elle que nous faisons face ». Ces paroles ne sont pas celles d’un grognard contemporain, d’un va-t-en guerre quelconque, d’un agité du bocal, d’un boutefeu ou d’un sanguinaire. Elles sont de Benoît XVI dans ses entretiens avec le journaliste allemand Peter Seewald, et elles sont profondes comme l’eau d’un lac noir. Noir le lac de l’indifférence de notre temps qu’elles sondent jusqu’au fond. Noire la réalité qui s’y mire. Nous le savons certainement pour y assister chaque jour avec le spectacle de notre vie politique, ou pour l’avoir vécu dans notre existence propre.
Dernier exemple en date, cet agenda commis par la Commission européenne à trois millions d’exemplaires où n’apparaîtrait aucune fête chrétienne, mais où toutes les grandes fêtes juives, musulmanes, hindoues et sikhes figureraient. Cette terrifiante inversion témoigne comme un acte manqué de l’évidence de la phrase du pape. Que faire face à telle absurdité ? Un continent qui en quarante ans à peine aura sabordé jusqu’aux tréfonds de son identité, et cela sans l’aide d’aucune puissance d’occupation, voilà qui déborde sans doute les bornes de l’imagination.
Mais, outre la lamentation, qui n’est pas un vain exercice comme nous l’ont appris tous les Jérémie de l’histoire sainte, outre la riposte immédiate, salutaire sursaut d’une ekklesia vivante, il n’est pas non plus inutile de s’interroger sur la mécanique de ces vertus qui toujours finissent par se retourner contre elles-mêmes. Ivan Illich, dans sa puissante critique de la technique, remarquait fort justement ce qu’il nommait les « seuils critiques », c’est-à-dire l’instant où une technique poussée à bout commence de produire l’inverse de ce pourquoi elle avait été inventée. Ainsi de la voiture qui désapprend à marcher, de l’hôpital qui rend malade ou de l’école qui déséduque. On pourrait poursuivre.
Mais il est plus intéressant ici que le même procès vaille pour les vertus humaines, vertus cardinales toujours susceptibles de porter en elles-mêmes leur déséquilibre : la tempérance peut varier en avarice, la force en domination, et la prudence en couardise. Il n’est même jusqu’à la mesure, vertu suprême antique dont les Grecs n’ignoraient qu’elle portait en elle une certaine démesure, comme l’a excellemment montré Jean-François Mattéi. C’est ainsi que la tolérance, s’il est le dernier mot de l’Occident, avec son avatar diversité, pouvait être suspect dès l’origine de conduire à l’opposé de sa fin, nombreux sont les philosophes, écrivains, intellectuels, politiques qui l’ont signalé depuis trois siècles.
Notre sort sera peut-être d’avoir vu cette sombre prédiction prendre corps. On a tué au nom de la liberté, on a tué au nom de l’égalité, et dans des charniers immenses gisent les victimes de ces mots sans qualificatif, idoles verbales qui ont réclamé leur lot de sang. Maintenant, dans une de ces constantes inversions dont nous modernes avons seuls le secret, on brandit le couteau du nouveau sacrifice et il a nom tolérance. Tolérance voulant ici signifier que toutes les croyances, ou toutes les incrédulités ont le même droit de cité, on commence bien entendu par effacer les plus voyantes, les plus anciennes, les plus éternelles.
Catholique, on est forcément accusé d’abus de position dominante, de monopole du sacré et de la morale, d’exhibitionnisme religieux et en effet qu’y pouvons-nous si nos églises, nos calvaires, nos hôpitaux et nos écoles ont été bâtis par les mêmes que ceux qui bâtirent ce pays, ont été bâtis précisément en même temps que ce pays, ont précisément bâti ce pays du même mouvement qu’on les élevait ? Et c’est là ce qu’ils ne comprennent pas, que ce pays était justement la maison de la tolérance, le lieu où elle pouvait sous l’égide aimante du catholicisme se développer le mieux et que si l’on détruit sa maison, cette tolérance