Cette fois, on y est vraiment, dans la spectacularisation intégrée : la presse commente la presse, Twitter est relayé par Facebook, les journalistes pointent du doigt les communicants, les ministres intègres accusent les procureurs, les pronostics sur ce qui se passera la minute d’après vont bon train, les journaux télé reviennent sur la généalogie des informations dans les réseaux sociaux, on sait qui a écrit quoi à quelle minute en 142 signes, qui l’a répercuté, qui intoxique qui, qui est triste et qui fait la fête, où est le vrai coupable, à quel âge la fausse victime a eu sa première Barbie, qui n’a pas dit ce qu’il savait au bon moment, etc. On sait que tout le monde savait tout, mais que personne ne le disait. Le roi est nu, mais la bonne nouvelle, c’est qu’il n’est pas le seul.
Nous avions il y a quelques mois, ici même, osé parler de Marine Le Pen, non certes pour nous y rallier, mais pour nous réjouir du couinement que sa hausse dans les sondages provoquait dans la petite musique bien réglée des oligarques. Comme on pouvait s’y attendre, Mme Le Pen a été rapidement intégrée dans l’entreprise de domination spectaculaire et en lui assignant une place bien précise dans le touchant paysage pompier de la politique, on a neutralisé ses velléités révolutionnaires. La véritable ironie provient sans nul doute de la chute dramatique de la maison Strauss-Kahn. Même si la basse-cour politicienne bruissait depuis bien longtemps de pronostics sur l’incapacité de l’ancien directeur du FMI à se présenter la tête haute devant le peuple français pour les affaires de mœurs qu’on lui prêtait, qui aurait prédit que la déchéance viendrait si vite ?
La mâchoire gauche du piège à cons se remettra très vite de ce coup de tonnerre, soyons-en sûrs. L’histoire prodigue cependant des leçons qu’il faudrait se garder d’oublier trop vite. On sait que le régime démocratique, malgré ses avantages, trébuche bien souvent sur une pierre de scandale particulière, dont Platon nous avait avertis déjà : la constitution d’oligarchies.
Depuis 2007, on nous a à peu près tout dit sur celle qui s’est nouée autour de Nicolas Sarkozy, l’aidant sans doute dans sa conquête du pouvoir, et y trouvant en retour plus que la monnaie de sa pièce. On parle assez peu de celle qui s’est élaborée en quelques années à gauche, où l’on retrouve parfois les mêmes d’ailleurs, avec DSK sinon comme maître, au moins comme visage symbolique à vendre à l’opinion et aux électeurs.
Une opération menée avec succès jusqu’à cette journée fatale au Sofitel new-yorkais. Comment nommer en effet ce groupement d’intérêts, sinon oligarchie, dans lequel on trouve des Matthieu Pigasse, de la banque Lazard, fils spirituel d’Alain Minc, membre éminent de la Fondation Jean-Jaurès où étaient fabriquées les idées strauss-kahniennes, et qui est aujourd’hui actionnaire du Monde, propriétaire des Inrocks, qui a dirigé la vente de Libé à Rotschild, qui a aussi des billes dans Rue89 et Mediapart ; dans lequel on trouve les quatre « communicants » d’EuroRSCG ; dans lequel on trouve aussi Arnaud Lagardère, Pierre Bergé, l’incontournable BHL et même, un peu plus loin, Jean-François Kahn ?
Des financiers, des intellectuels, des milliardaires, des journalistes, des pubards : tout cela ne s’appelle évidemment pas un complot mais un mouvement naturel de puissants aux mains libres qui se regroupent pour défendre leurs intérêts, divers mais convergents. Oh, ils ne sont pas complices actifs des erreurs de DSK, mais ils sont évidemment prêts à toutes les omissions quand il le faut. On a vu que les mêmes qui lynchent le ridicule pervers Berlusconi toute la journée prennent des pincettes devant le cas Strauss-Kahn, et minimisent en tout cas la portée de son acte présumé. On a vu que les donneurs de leçon qui fustigeaient, avec raison, Le Figaro de M. Dassault, sont moins regardants sur leur propre absence d’objectivité structurelle.