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Eloge du petit bourgeois

Contre-culture

Jacques de Guillebon

Source :La Nef N°219 d'octobre 2010
Michel Houellebecq aura le Goncourt. Son roman est assez médiocre pour ça. Je ne vous le raconterai pas par le menu ici, Dieu merci, je me contenterai de vous renvoyer à la somptueuse copie de Première L commise par Frédéric Beigbeder dans L’Express où, après quelques considérations philosophiques du type « Pour Aristote, l’art imite la nature », le sous-chef des lettres françaises conclut résolument que La Carte et le territoire – c’est le titre – est un chef-d’œuvre. On se doutait déjà que Beigbeder appartenait à cette admirable et rare frange de l’humanité qui a écrit plus de livres qu’elle n’en a lus ; on en a maintenant la confirmation. Et qu’il soit lui-même, aux côtés de Houellebecq, un sympathique personnage de ce futur Goncourt, ne change rien à l’affaire. Qu’allez-vous croire là ?

Mais pourquoi aurai-je entrepris de vous parler des péripéties si inattendues de ce monde si bénin ? Parce qu’il y a toujours chez Houellebecq, au-delà de sa paresse et de sa relation consanguine avec l’aristocratie sans valeurs qui fait semblant de gouverner un monde artistique français de plus en plus inexistant, quelques étincelles de lucidité. Ainsi apparaît approximativement aux deux-tiers de ce roman, à l’étonnement du lecteur fou, acharné ou payé pour ça qui l’a lu jusque-là, entre deux copier-coller de wikipédia sur le mode de reproduction des mouches drosophiles, un éloge de William Morris. Grand méconnu ou grand oublié de la pensée française, Morris est avec Ruskin l’initiateur du mouvement Arts et Crafts qui voulut réintroduire, au tournant des XIXe et XXe siècles, le lien traditionnellement puissant entre production artistique et artisanat. Morris, dans sa critique qui touche par le biais de l’art toute la modernité, faisait remonter aux monstres sacrés de la Renaissance la perversion des arts plastiques. Et quoi qu’on pense du génie des Raphaël, Botticelli et autres Michel Ange, on peut difficilement nier qu’ils sont les initiateurs de ce grand mouvement de rupture avec le Moyen-Âge où l’artiste devient un nom, un personnage bankable comme on dit, derrière qui travaille un atelier entier. Les critiques cohérents des Murakami, Hisrt et autres Koons, devraient aujourd’hui s’en souvenir : le marché de l’art a déjà quelques siècles. Il est vrai qu’à l’époque, on payait le talent. Rien n’est moins sûr aujourd’hui.

Mais si Morris est cher à notre cœur, c’est aussi parce qu’Arts et Crafts a fécondé la pensée chestertonienne dans sa plaidoirie pour un vrai capitalisme, un capitalisme de petit-bourgeois. Il faut croire que cette pensée a un avenir, puisque partout et à contretemps, elle ressurgit aujourd’hui. Jamais on n’a parlé autant de Chesterton, merveilleux écrivain, mais aussi politique visionnaire. Nos compères de l’Homme nouveau viennent ainsi de frapper un grand coup, en traduisant Small is toujours beautiful, de Joseph Pearce, enseignant à Ave Maria University, en Floride. Si Small est toujours beautiful, c’est que Pearce reprend le titre, à l’époque si célèbre qu’il devint un des cris de ralliement hippie, d’un ouvrage d’E.F. Schumacher, économiste devenu, lui aussi, catholique. Il y était question de réinventer un monde, par le truchement d’une économie à échelle humaine, que Pearce tire du côté de la famille. En constante harmonie avec la Doctrine sociale de l’Église, il y est fait le procès du trust, de la multinationale, et l’apologie de la relocalisation économique, où les moyens de production sont la propriété de la petite entité artisanale. La fin de cette vision n’est évidemment pas exclusivement économique : il s’agit d’ordonner toute la société autour de l’autonomie, c’est-à-dire autour de la limitation librement choisie. Cette position réfute toute domination, et ouvre la voie à la renaissance de l’homme libre. En vérité, face à tous les pouvoirs, il nous manque encore aujourd’hui un éloge raisonné du petit-bourgeois.

- Michel Houellebecq, La 
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