Benoît XVI, devant le Bundestag, s’est livré à ce qui semble l’un de ses exercices préférés, en tout cas, l’un de ceux où le professeur Ratzinger excelle : le débat libre sur la raison sauvée d’elle-même par la foi catholique. Usant de son triple statut aux yeux du monde – professeur de philosophie, chef d’État et berger du troupeau chrétien – Benoît XVI a évoqué dans un même discours les fondements du droit, son application à la laïcité, et leur justification grâce à la raison, elle-même réhabilitée par le recours à Dieu.
Le Pape interroge les élus du peuple rassemblés devant lui, et s’interroge du même mouvement : comment, hommes politiques qui devons rechercher les moyens de la justice, savons-nous définir précisément ce qui est juste ? Il place son discours dans les modalités d’un régime libéral, un régime où le recours à la délibération et au vote est admis comme meilleur moyen de légiférer. Cependant, précise-t-il immédiatement, si ce système vaut pour les questions courantes, la puissance ahurissante acquise par l’homme le confronte inéluctablement à des questions si périlleuses qu’elles ne peuvent être tranchées par le seul recours à une majorité de circonstance. C’est le moment, explique le Pape, où le législateur doit aller chercher au fond de lui-même l’éclairage nécessaire à sa décision.
Faisant le parallèle avec la lutte contre le nazisme, il explique que « dans les décisions d’un politicien démocrate, la question de savoir ce qui correspond maintenant à la loi de la vérité, ce qui est vraiment juste et peut devenir loi, n’est pas aussi évidente » et constate que plus la puissance de la raison croît, plus il lui faut, rationnellement, se référer à autre chose qu’elle. Mais, et c’est là qu’il accomplit son premier virage inattendu, il rappelle que le christianisme ne s’est jamais posé – contrairement, semble-t-il, à l’islam ou au judaïsme – comme le premier législateur de la cité des hommes. Il tranche ainsi une vieille querelle née de la Réforme, qui hante évidemment la patrie de Luther : « Dans l’histoire, les règlements juridiques ont presque toujours été motivés de façon religieuse : sur la base d’une référence à la divinité, on décide ce qui parmi les hommes est juste. Contrairement aux autres grandes religions, le christianisme n’a jamais imposé à l’État et à la société un droit révélé, un règlement juridique découlant d’une révélation. Il a au contraire renvoyé à la nature et à la raison comme vraies sources du droit – il a renvoyé à l’harmonie entre raison objective et subjective, une harmonie qui toutefois suppose le fait d’être toutes deux les sphères fondées dans la Raison créatrice de Dieu. »
De même que si loi naturelle il y a, il faut qu’elle puisse être reconnue par tous indépendamment des situations civilisationnelles ou sociales, Benoît XVI confirme que le concept de droit naturel n’est pas une invention chrétienne – ce qui infirmerait à l’évidence son statut naturel. Et montre que le génie du christianisme, dont la mission première, évidente et donnée par Dieu, est de répandre les moyens du Salut, s’est manifesté devant le monde par sa capacité à atteindre l’universalité en recourant à ce qu’il y avait de meilleur dans la pensée antique, grecque et romaine.
Il continue en montrant le lien désormais indéfectible qui s’est noué dans l’histoire entre cette pensée antique et le christianisme : « Pour le développement du droit et pour le développement de l’humanité, il a été décisif que les théologiens chrétiens aient pris position contre le droit religieux demandé par la foi dans les divinités, et se soient mis du côté de la philosophie, reconnaissant la raison et la nature dans leur corrélation comme source juridique valable pour tous. » On reconnaît la méthode thomiste habituelle, où c’est la théologie qui comparait au tribunal de la philosophie.
Mais, poursuit le Pape, « un dramatique changement de la situation est